28 Novembre 2016

Yves Le Bars

Remodeler sans casser

Peut-être ai-je moins connu Hubert Curien que mon épouse Michèle, qui a fait son "diplôme" (l'année de recherche que l'on faisait à l'époque avant l'agrégation) dans son laboratoire en 1963. De plus, après nos pérégrinations de Madagascar à Bordeaux, Chambéry et Grenoble elle s'était à nouveau retrouvée à Paris 6 dans le laboratoire où, ministre il avait conservé un bureau. Elle se souvient qu’il aimait venir y travailler. « Toujours avenant, discret, on le rencontrait dans un couloir, il saluait puis attendait qu’on lui parle, ce qui était très impressionnant. Puis un mot de lui témoignait de son écoute, de son empathie. De sa curiosité aussi, puisque, ministre, il avait demandé à une jeune thésarde de venir lui expliquer les dernières recherches sur le génome. »

Pourtant proche ou à distance, il m'a, moi aussi, profondément marqué.

Hubert Curien a déterminé les vingt dernières années de ma vie professionnelle : il m'a nommé en 1985 comme directeur général du Cemagref, transformé en établissement public de recherche, maintenant renommé en IRSTEA (Institut de recherche pour les sciences et technologies de l’environnement et de l’agriculture); il m'a renouvelé en avril 1989; et il est le premier des ministres de la recherche à avoir visité le centre d'Antony de cet établissement, et m'y a remis la légion d'honneur en 1990; à l'été 1992 il n'a pas accepté la démission que je lui avais présentée au moment où le gouvernement souhaitait entièrement délocaliser le Cemagref à Clermont–Ferrand; il m'a encouragé en 1997 au moment de ma nomination - dans des circonstances pour le moins délicates - au BRGM comme directeur général, un établissement avec lequel il avait des liens étroits; il m'a encore encouragé quand j'ai été nommé président du Conseil d'Administration de l'Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs. Enfin il m'a remis l'insigne d'officier du Mérite national en juin 2001.

Ma première rencontre avec lui s'est faite à l'occasion d'un voyage interministériel pour la pose de la première pierre d'Agropolis, en 1985. René Souchon, le secrétaire d'Etat à l'agriculture (Henri Nallet avait été empêché), le ministre de la Coopération Christian Nucci, et Hubert Curien se sont retrouvés pour manier la truelle (c'était Christian Nucci le meilleur, sans contexte) devant les caméras et les élus locaux. Je devais en profiter pour me présenter à lui, et lui dire mon intérêt pour la direction du Cemagref, établissement où j'avais passé quatre ans…

Il défendait avec Henri Nallet, ministre de l'Agriculture la transformation du Cemagref en EPST, contre le ministère des finances (Henri Emmanuelli) et le Conseil d'Etat, réticents à la consolidation d'un établissement public : Hubert Curien pressentait que la culture de l'ingénierie et celle de la recherche académique pouvaient se féconder, et qu'il aurait été dommage de faire perdre son profil original au Cemagref en le fondant dans un ensemble plus large.

Mais ce n'était pas évident a priori pour lui de nommer à la tête d'un établissement un ingénieur au parcours atypique, qui venait de passer deux ans en cabinet ministériel, après dix ans de la responsabilité des services d'aménagement de la ville de Grenoble.

Je lui suis encore reconnaissant de m'avoir admis dans cette fonction exigeante de dirigeant d'établissement français de recherche. Je l'ai été sans interruption du 26 décembre 1985 au 1er janvier 2005. Au cours de ses deux périodes ministérielles, nos diners réguliers avec les autres collègues étaient là pour nous appuyer dans un échange très ouvert. Il nous faisait partager ses difficultés, en particulier dans les longues préparations des budgets de la recherche, une priorité pour lui. Il nous parlait de l'Europe, de ses contacts avec les entreprises… Je cite souvent une de ses phrases, pour illustrer les difficultés des rapports entre les scientifiques et la presse : "lorsqu’un journaliste tend un micro à un scientifique, il sort de son champ de compétence…"

Une "aventure" m'a mis en complicité, avec lui, avec Christophe Deprez, avec Marie Claude Ledur et le Cabinet : c'est l'annonce d'Edith Cresson le 7 novembre 1991 de la délocalisation du Cemagref à Clermont-Ferrand. Au cours du comité interministériel qui a abordé la question le cabinet d'Hubert Curien tenta de s'y opposer, sentant ce que cela pouvait signifier de traumatisme sans effet réellement positif, mais ce fut sans succès. Je ne veux pas raconter ici les moments délicats que j'ai eu à vivre à ce moment, l'affrontement avec le "comité d'action du personnel du Cemagref contre la délocalisation", la méfiance de tout le personnel vis-à-vis d'un directeur général que tous imaginaient (malgré mes dénégations, et la réalité de mon ignorance) au courant des projets du gouvernement.

Complicité qui conduisit à ne pas brusquer la mise en œuvre des décisions pour laisser le temps de la négociation, en particulier avec les partenaires clermontois : je m'étais engagé à faire quelque chose de sérieux avec eux, avec une implantation sur le campus universitaire, sans jamais m'engager par contre sur un transfert total incluant la direction générale. Un Comité interministériel d'Aménagement du territoire avait déjà retenu le 29 janvier 1992 la réalisation en deux tranches, la première pour délocaliser une partie des activités scientifiques à une échéance précise, la seconde pour le reste sans échéance donnée. Hubert Curien avait dit : "remodeler le dispositif de recherche sans le casser…"

Complicité encore qui me permettait d'écrire à mon ministre le 1er décembre 1991 : "je crois que nous avons à peu près réussi à faire comprendre quel type de pôle scientifique peut être utile à Clermont Ferrand, et le pôle scientifique qu'il faut maintenir dans le bassin de la Seine…En espérant que nous pourrons sortir du piège sans trop de dégâts…mon fidèle dévouement".

Les interventions accusatrices du "comité d'action" au cours d'une réunion publique à Clermont-Ferrand, devant plusieurs ministres, et plus grave, en présence de la télévision régionale, me valurent de fortes engueulades d'un candidat aux sénatoriales, Michel Charasse, le collègue du Budget d'Hubert Curien. Michel Charasse ira plus loin : pour faire pression sur son nous il alla jusqu'à bloquer à l'été 1992 pendant plusieurs semaines les versements aux organismes de recherche. Hubert Curien et Christophe Deprez tinrent bon, une défense élastique eut raison de cet assaut.

Mais le fonctionnement de la République est tel qu'aucune directive n'avait pu être notifiée par écrit au directeur général pour lui dire ce qu'il devait faire. Il aura fallu attendre aout 1992, soit 9 mois après les déclarations du premier ministre, pour que la première lettre d'instructions arrive au directeur général. La signature d'Hubert Curien (pourtant en vacances à ce moment là ce qui prouve la confiance qu'il donnait à ses collaborateurs) était rassurante : elle apportait au personnel la garantie d'être traité dans les règles des établissements de recherche. Cette lettre permettra au Conseil d'administration du Cemagref, seule instance reconnue apte par jugement du Conseil d'Etat, de décider le 2 décembre suivant "le renforcement du groupement de Clermont-Ferrand sur le site des Céseaux dans le cadre et dans la logique scientifique du Cemagref et de ses implantations"!

Il aura fallu entretemps cependant que, devant les colères et les exigences d'un autre ministre, que j'en arrive au point d'envoyer une lettre à Hubert Curien et à son collègue de l'Agriculture, donnant les limites de ce que je pouvais accepter de porter réellement devant le personnel et devant nos partenaires, en toute conscience, en ajoutant que "cette lettre valait lettre de démission si cela n'était pas acceptable par les ministres". Hubert Curien m'a fait savoir que je n'aurais pas de réponse, témoignant ainsi son appui! 

Complicité aussi pour prendre en compte les attentes du personnel dans une telle mutation, et donner ainsi du grain à moudre dans la négociation. Hubert Curien et son cabinet réussirent à obtenir dans cette période la titularisation des personnels contractuels du Cemagref, annoncée dès décembre 1984 par un communiqué commun d'Hubert Curien et Michel Rocard, mais toujours bloquée par les Finances : ce sera un des facteurs de retour à la normale, avec une réelle délocalisation d'équipes vers Clermont-Ferrand.

Avec le recul du temps les liens créés sur le campus de Clermont Ferrand par les équipes du Cemagref et de l’ENGREF sont jugés positifs ! Cette aventure me vaut même de participer au Conseil scientifique du grand Clermont, à la demande de Jean Marc Monteil son président, qui était à l’époque président de Clermont 2. Mais le maintien de la direction générale dans la région parisienne n’est pas un luxe pour un établissement public de recherche de la taille de l’IRSTEA, d’autres aventures en témoignent…

Un dirigeant d'établissement public, s'il veut tenir dans la durée, doit montrer combien sa tache est difficile. Il est alors considéré comme efficace par son ministre, et avantage significatif, cela éloigne les rivaux… Hubert Curien a je crois- en toute complicité - tiré parti de ce que je lui disais de mes difficultés, certes bien réelles. Par deux fois au moins le "comité d'action contre la délocalisation" m'en a donné l'occasion, et Hubert Curien par la suite m'en a plusieurs fois reparlé. Je rentre du Mexique, en congé, fin août 1992 et trouve le lundi matin mon bureau muré! A 8heures je suis devant les parpaings qui remplacent la porte, entouré d'une partie du personnel. A 10 heures je vois les membres du Comité d'action, et leur dis qu'ils ont intérêt, s'ils veulent continuer à ce que je travaille pour le Cemagref, de démonter rapidement les parpaings. L'après-midi j'avais rendez-vous avec le Cabinet du ministre, et j'ai pu dire que le problème, qui avait beaucoup inquiété, était résolu… Cela s'est reproduit une autre fois, avec un déménagement du mon bureau vers Clermont, résolu aussi dans la journée. Heureusement, le transporteur contacté avait trouvé le "bon de transport" pas très clair, et n'avait pas quitté le site  du Cemagref d'Antony.

J'espère que ces aventures du Cemagref, qui avec ses 1000 agents représente moins d'un cinquantième du potentiel français, n'auront pas trop perturbé le temps du ministre qu'était Hubert Curien. Je n'en suis pas si sûr. A ma femme, qu'Hubert Curien rencontrait au cours de ses visites régulières à son laboratoire, il disait toujours combien il en avait été marqué, et comment dans l'adversité le Cemagref avait réussi sa transformation.

De sa capacité d'écoute, de son intérêt pour les formes de recherche atypiques, de son respect de chacun, de son appui complice, de tout cela je lui suis reconnaissant. 

Yves Le Bars

  • Directeur général du CEMAGREF (1985-1997) devenu IRSTEA
  • Directeur Général du BRGM (1997-1999)
  • résident de l’ANDRA (1999-2004)
  • Président du CFSI, (Comité Français pour la Solidarité Internationale) depuis 2012.

 

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