28 Novembre 2016

Jean-Pascal Le Franc

Un politique pacifique

Début juillet, une merveilleuse fin d’après-midi dans les jardins de la résidence de l’Ambassadeur des Etats-Unis. Une réception à la hauteur des lieux et de la puissance américaine. Des centaines d’invités, des ministres par poignées, le gratin de l’industrie et de la finance, et Hubert Curien. Pour une raison que j’ai oubliée, je l’accompagne, donc je l’observe.

Il ne serre pas les mains en homme public pressé, il se plante devant son interlocuteur, les deux pieds bien campés sur le sol, et semble avoir tout son temps pour une conversation qui ne durera pourtant pas plus de quelques minutes. On dirait qu’il a voulu cette conversation, qu’il l’apprécie, qu’elle lui donne du plaisir, ce qui ne peut pas être toujours le cas (surtout dans un cocktail, vous me l’accorderez). Comment ne pas tomber sous le charme d’un homme qui prend tant de plaisir à vous rencontrer ?

Soudain, Hubert Curien s’éclaire, ses yeux s’allument un peu plus, son corps s’anime, ses bras s’ouvrent, et il tombe dans les bras… d’un type décoré des pieds à la tête, ou peu s’en faut. Aussi chaleureux soit-il, il ne nous a pas habitués aux effusions et aux démonstrations affectives. Il me présente, et ajoute d’une voix qui se casse progressivement : « Nous nous sommes connus lorsque nous étions adolescents, son frère est mort sous mes yeux dans le maquis vosgien. »

Son horreur pour la guerre, et pour toutes les formes de violences, venait sans doute du fait qu’il les avait côtoyées de plus près que beaucoup d’entre nous. Les quelques rares personnalités qui se trouvaient en conflit avec lui (difficile d’exercer le pouvoir sans faire naître des conflits) ne parvenaient jamais à obtenir une once de réciprocité.

Quelques mois plus tard, un samedi matin d’automne à Villacoublay. Le ministre allemand de la recherche Heinz Riesenhüber a souhaité voir son homologue français pour préparer un conseil ministériel de l’Agence Spatiale Européenne. Paré de son éternel nœud papillon, il se lance pour la n-ième fois dans un plaidoyer en faveur de la Station Spatiale Internationale et de son module européen Columbus, ainsi nommé car il devait initialement être lancé en 1992.

Jean-Pascal Le Franc

  • Conseiller technique au Cabinet du Professeur Hubert Curien (1989)
  • Actuellement Directeur de la Programmation, de l’International et de la Qualité du CNES

Biographie


 

Hubert Curien n’est rien moins que convaincu : il appelle d’ailleurs Columbus le "bidon", dans un raccourci qui résume le fond de sa pensée en même temps que son sens de la formule. Il écoute néanmoins Riesenhüber sans sourciller, sans même tenter d’argumenter. Je suis exaspéré par la position allemande, et le montre par ce que je croyais être de discrets signes négatifs de la tête.

Dans la voiture, sur le trajet du retour, le ministre me parle : « Vous êtes trop dur avec Riesenhüber (je n’avais PAS ouvert la bouche), il faut le comprendre, il a ses contraintes. » J’ai tenté d’argumenter, sur le thème : on ne peut quand même pas le laisser faire sans tenter de le ramener à la raison, c’est toute l’Europe qu’il entraîne avec lui. Lorsqu’il m’a répondu « Je vous assure, vous devriez être moins dur avec lui », j’ai compris qu’il était inutile d’insister. Il partageait mon analyse, mais n’estimait pas souhaitable d’afficher sa divergence avec son homologue allemand : il lui suffisait d’exprimer la position française, point. C’est le seul reproche de sa part dont je me rappelle. Il faut reconnaître qu’il était bien dans sa manière : discret, et pourtant essentiel.

Il faut avoir entendu les membres de cabinets ministériels d’autres ministres raconter les colères de leurs patrons et leurs retombées directes sur les conseillers pour mesurer le caractère exceptionnel du comportement d’Hubert Curien dans le monde du pouvoir.

Georges Marchais ne s’y était pas trompé à l’occasion d’une émission de radio : « Durafour, c’est un homme de droite. Vous ne le saviez pas ? Eh ben, dites-moi, vous êtes meilleur scientifique que politique. » Hors antenne, heureusement.

Pourtant, le 10 mai 1991, lors de la soirée anniversaire des dix ans de François Mitterrand à l’Elysée, il rencontre Edith Cresson et lui dit : « Qu’est-ce qu’on s’embête depuis que tu n’es plus au gouvernement ! ». Six jours avant sa nomination à Matignon…

Quand Pierre Joxe, ministre de la défense, écrit au Président de la République sur le spatial, la note arrive sur le bureau d’Hubert Curien avec l’annotation manuscrite de François Mitterrand : « Hubert Védrine : avis de Curien et répondre ». Le même Pierre Joxe disait d’ailleurs publiquement : « Rares sont les ministres qui, comme Hubert Curien, sont à la fois écoutés et entendus. »

Faut-il encore en ajouter pour faire mentir Georges Marchais ? Hubert Curien n’était assurément pas un politicien, mais il était scientifique ET politique. Dans le monde sauvage du pouvoir, il tenait tête. Il savait prendre son téléphone pour laisser entendre, avec pondération bien sûr, qu’il n’hésiterait pas à démissionner.

Lors d’un dîner avec un directeur d’organisme, comme celui-ci se plaignait de sa tutelle et demandait à Hubert Curien si c’était comme cela à son époque, il s’entendit répondre : «Non, on ne l’aurait pas supporté d’ailleurs.»

Puisque nous sommes dans les souvenirs, voici l’extrait d’une lettre écrite au ministre le 9 septembre 1991 qui, le style ampoulé en moins, traduit fidèlement ce que j’ai vécu auprès de lui : « Les deux dernières années passées à vos côtés auront constitué un apprentissage exceptionnel. Au travers d’une expérience professionnelle, aussi riche soit-elle, c’est aussi une connaissance des hommes que l’on recherche. Et si ce second aspect a pris une importance que je ne soupçonnais pas, votre personnalité y est pour beaucoup. Quoi de plus normal, puisque votre fonction et vos compétences ne sauraient rendre compte du profit que l’on retire à votre contact ? Le respect, l’admiration ou l’attachement que vous suscitez se nourrit du caractère profondément humain dont chacun est saisi en vous rencontrant.»

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