29 Novembre 2016

Robert Chabbal

II me revient maintenant de parler des débuts d'Hubert Curien dans la carrière publique.

Hommage à Hubert Curien Académie des sciences/le 14 mars 2005

C'est ainsi que, lorsqu'il fut décidé de créer à Paris la commission fédérale de physique, pour maintenir la cohérence du recrutement dans la région parisienne, Hubert Curien en fut tout naturellement le premier président.

C'est la création du corps des directeurs scientifiques du CNRS qui lança la carrière officielle d'Hubert Curien. C'était vraiment ce qu'il est convenu d'appeler une structure légère : dix ans après, en 1976, lorsque j'ai quitté ces fonctions, mon équipe se composait en tout et pour tout, de deux chargés de mission à mi-temps et de deux assistants.

Quoi qu'il en soit, Hubert Curien créa avec brio cette fonction jusqu'en novembre 1969 où il fut désigné pour succéder à Pierre Jacquinot. C'est aussi à cette date qu'Hubert m'a demandé de rejoindre son équipe, en lui succédant comme directeur de la physique. J'ai donc vécu intensément cette étape de sa carrière et c'est pourquoi je suis ici devant vous.

C'était une époque à la fois difficile et fertile. "Mai 68" n'était pas loin et le nouveau système de gouvernance universitaire se mettait en place, quelque peu dans la douleur, en tout cas dans le désordre. De ce fait un grand nombre de laboratoires se précipitèrent dans la structure d'accueil que Pierre Jacquinot venait de mettre en place, celle des laboratoires associés. Hubert Curien, d'esprit profondément universitaire, ouvrit largement les portes de cette structure qui offrait aux directeurs de laboratoires à la fois des ressources stables mais, mieux encore, des interlocuteurs avertis, tant au niveau des commissions que des directeurs scientifiques.

Ceci dit, les soubresauts de mai 68 se sentaient aussi au CNRS et je me souviens d'une journée pittoresque passée dans le bureau d'Hubert Curien où l'ensemble du comité de direction se trouvait séquestré.

Hubert Curien s'imposa tout de suite comme un grand patron, toujours serein, mais d'une fermeté de roc ; visionnaire certes mais toujours pragmatique. C'était un vrai chef d'équipe. Tous les membres de l'équipe de direction, citons notamment Bauchet, Berkaloff, Creyssel, Bénisse, Gallais, Jobert, Lévi, Teillac, lui étaient profondément dévoués ; ils appréciaient le style efficace et amical du comité de direction que Curien présidait chaque lundi. C'est là que se prenaient les décisions : Hubert écoutait les différents points de vue puis il en faisait la synthèse et énonçait sa décision. Je pense d'ailleurs que ce Comité, omni disciplinaire par construction, et traitant pour l'essentiel de problèmes scientifiques, était un lieu idéal pour acquérir une vision panoramique de la science, vision qu'Hubert possédait à un degré qui frappait tous ses interlocuteurs.

Cet esprit de synthèse et cette grande autorité naturelle se manifestaient tout particulièrement au Directoire du CNRS. Nous y étions une bonne quarantaine, mais Hubert Curien savait y maintenir une exceptionnelle qualité de débat. Chacun avait à cœur, sous sa présidence, d'y exprimer des points de vue certes contrastés mais toujours constructifs. C'était en fait de grands moments, et nous savons tous qu'il est fort rare qu'on puisse ainsi qualifier une réunion de comité. Mais le Directoire de cette époque avait une importance stratégique énorme : selon l'expression utilisée par Hubert, il "sacralisait" les décisions de l'exécutif avec lequel il formait un véritable tandem ; et ceci permettait des avancées rapides.

Bref, Hubert Curien s'était tout de suite révélé comme le grand patron de la recherche qu'il fut "tout au long de sa carrière". Travailler sous ces ordres était un privilège ; 30 ans plus tard je me souviens encore vivement de cette période dense, turbulente, mais tellement créative.
C'est alors notamment que le CNRS établit les premiers contacts réguliers avec l'industrie grâce à l'une des créations d'Hubert Curien, le comité des relations industrielles (le CRIN). Les survivants de cette époque se souviennent de la séance surprenante où pour la première fois se retrouvèrent tout autour de la table, en bonne connivence, une vingtaine de grands industriels et le comité de direction du CNRS au grand complet.

Mais c'est dans le domaine des relations internationales que l'esprit d'ouverture d'Hubert Curien s'est manifesté de la manière la plus spectaculaire. C'est extraordinaire ce qu'il a pu accomplir en seulement trois années : la création de la Fondation Européenne de la Science, et des accords d'étroite coopération conclus avec les organismes de tous les grands pays scientifiques [la NSF, le SRC, la DFG, la Suède, le Japon, le Conseil de Recherche du Canada et j'en passe], tous ravis de trouver un interlocuteur à la fois chaleureux et concret ; concret car nombre de grands équipements communs, comme le télescope d'Hawaï, sont sortis de ces rencontres. Certes Hubert Curien trouvait un grand plaisir personnel à ces rencontres ; mais il était surtout convaincu du grand service rendu à notre communauté scientifique en la poussant bon gré mal gré vers ce qu'on appellerait aujourd'hui la "mondialisation". Naturellement cette politique au sommet s'accompagnait de diverses mesures au niveau des commissions et des laboratoires.

Voici donc de brefs souvenirs de la première grande présence d'Hubert Curien dans la vie de notre recherche. Mais, et ceci sera souvent répété, il manquerait le plus important si je ne rappelais ce qui sous-tendait toutes ces actions : Hubert Curien aimait les scientifiques ; il savait les critiquer, parfois très vertement, mais il les respectait ; il pouvait les bousculer mais il leur témoignait une estime voire une affection auxquelles ils étaient très sensibles.

Il me disait parfois et c'est ainsi que je conclurai : "personne n'est parfait, les chercheurs pas plus que d'autres" ; mais la Science est belle et la recherche mérite notre respect.