28 Novembre 2016

Philippe Waldteufel

Rencontres avec Hubert Curien

Mon premier contact avec Hubert Curien date d'avril 1970. Je venais de soutenir ma thèse ; dans un CNRS qui restait à taille humaine, il m'avait semblé normal de lui en faire parvenir un exemplaire. Quelques jours plus tard, j'ai reçu réponse : le Directeur général du CNRS me remerciait de mon envoi, et me disait qu'il en prendrait connaissance avec plaisir.

HC considérait la courtoisie comme un impératif absolu dans les rapports humains. Je n'ai jamais oublié cette leçon : on répond aux lettres.

Un impératif absolu ! Le Ministre Hubert Curien n'a manifesté de l'irritation à mon égard qu'à deux occasions : lorsque apparemment j'avais négligé de répondre à une lettre (apparemment : je ne l'avais jamais reçue), et lorsqu'en URSS la logistique l'avait mis en retard pour une rencontre avec l'Académie des sciences (cette fois-là j'étais en faute).

Quelques années plus tard, j'ai fait acte de candidature à la DGRST. HC, alors Délégué général, m'a reçu gentiment, et n'a pas donné suite. J'ai une grande reconnaissance, a posteriori, pour cette décision négative. Elle était judicieuse pour la DGRST, car je n'avais pas la maturité suffisante ;  bonne pour moi également, qui pouvais trouver mieux à faire à l'époque que la gestion de la recherche à l'échelon central. C'était partie remise : quand je suis revenu, finalement, travailler pour et avec HC, j'avais mûri un peu, et j'avais quelques idées.

De 1975 à 1985, le CNES m'a sollicité pour rejoindre et souvent présider une série de comités thématiques : j'avais le profil souhaité : chercheur raisonnablement reconnu, mais sans implication personnelle dans les projets proposés (cette situation n'a changé qu'en 1998…).  C'est alors que j'ai goûté la drogue de ceux qui ont été séduits par l'aventure spatiale, et n'ont jamais pu s'en désintoxiquer, à supposer qu'ils l'aient tenté. J'ai vite retrouvé HC, devenu président du Centre, qui ne ratait jamais une réunion du Comité des Programmes Scientifiques.

Les temps forts de la recherche scientifique spatiale étaient alors les séminaires de prospective quadriennaux. Cet exercice de trois jours dans un endroit retiré débouchait, le soir du second jour, sur le constat amer que chaque groupe thématique ne parvenait pas à hiérarchiser ses priorités ; c'était alors la tâche du président du groupe, pendant la nuit suivante, d'inventer en temps réel la synthèse miraculeuse pour la présenter le lendemain. L'exercice de cette tâche m'a donné une certaine indulgence pour la "commission des résolutions" qui accomplit un devoir similaire lors des congrès des formations politiques.

Philippe Waldteufel

  • Conseiller technique (1988-89) puis chargé de mission auprès du ministre (1990)
  • Directeur au ministère en charge de la recherche (1991-93)

 

En 1981, aux Arcs, je présidais le groupe consacré au système solaire. Il y avait du beau monde, avec un Jacques Blamont en grande forme. J'ai présenté la synthèse en plaquant un plaidoyer en faveur de la planétologie sur le "pro Milone" de Cicéron. En 1985, à Deauville, je présidais le groupe sur l'observation de la Terre ; c'était plus facile. Pour intéresser un peu la partie, j'ai inventé avec Jean-Louis Fellous une expérience loufoque qu'il fallait oser : le retour d'échantillons terrestres à partir de l'espace.

Nos autorités (HC, Robert Chabbal, Yves Sillard) écoutaient ces gamineries sans déplaisir ; derrière cette façade facétieuse, un programme enthousiasmant se construisait. Aux Arcs, la nuit m'avait porté conseil et j'avais présenté en première priorité un orbiteur autour de Saturne avec une sonde de rentrée vers Titan, tandis que Michel Petit, en charge de l'observation de la Terre, mettait en haut de la liste un altimètre de précision.  A Deauville, succédant à Michel, je n'ai pas eu de peine à réaffirmer la priorité qu'il avait affichée. Quand on regarde l'état des lieux 20 ans plus tard, avec TOPEX-POSEIDON, avec CASSINI-HUYGHENS, comment ne pas être fiers d'avoir assigné avec aplomb au CNES ces objectifs quasi irréalisables, et surtout reconnaissants au CNES de les avoir pris en charge et d'avoir inventé les montages qui permettaient de les atteindre ? En vérité, le spatial c'était l'aventure, et c'était exaltant.

C'est à l'occasion d'une des réunions franco-soviétiques (à Nice, en 1985) qu'est né, toujours en complicité avec Jean Louis, le jeu de l'oie spatial qui continue d'égayer les couloirs place Maurice Quentin. Lors d'une cérémonie en l'honneur de Jacques Louis Lions, le Président du CNES a noté que cette plaisanterie de potache était politiquement correcte (le soutien du Président fait avancer un projet de 7 cases, tandis que celui du Ministre le fait avancer de 8 cases…).

En Juin 1988, j'étais parmi ceux qui ont ovationné Rue Descartes Hubert Curien revenu parmi nous. J'avais rejoint la Mission Scientifique et Technique au ministère fin 1985, à l'invitation de Robert Chabbal et de Michel Aubry. J'ai donc vécu les 3 à 4 derniers mois du premier ministère Curien, dans les services.

Ce ministère ne marchait pas mal, et avait assis sa légitimité, en dépit d'une structure imparfaite : le tandem Morin Chabbal, au-delà de la qualité des personnes, n'était pas équilibré dans l'organisation. On pouvait faire mieux, et on le ferait en 1989.

En Juin 88, après 2 ans de purgatoire, j'étais prêt à mettre un terme à l'expérience et à retourner sur le terrain. Mais à la question posée au Ministre, je m'entends répondre que non, bien entendu, il va y avoir du travail et il ne faut pas que je m'en aille.

C'est Daniel Sacotte qui a plaidé pour mon intégration au Cabinet. Il avait l'idée qu'il était bon de faire monter quelqu'un des services. Il cherchait aussi, j'en suis sûr, à recruter quelqu'un d'apte à contribuer à l'environnement du Ministre en tenant le rôle du collègue. J'ai compris cela progressivement, en voyant à quel point HC était heureux de fréquenter les collègues d'appellation rigoureusement contrôlée, ceux qui sortaient de la bonne école et travaillaient dans le bon corps, tels que Jean Teillac et Bernard Decomps.  Néanmoins même un second choix, polytechnicien entré au CNRS, pouvait parfois faire l'affaire…

En voiture, un jour, je lui propose une thèse comme quoi le progrès en physique cela consiste à diminuer le nombre de constantes indépendantes qu'il faut mettre dans les équations. Petite éclaircie intellectuelle, qui n'avait rien à voir avec la douzaine de problèmes empoisonnants du moment, mais je crois que j'étais dans mon rôle. Est-ce pour valoriser cette présence emblématique d'un collègue dans son environnement immédiat que le Ministre, plus tard, a souhaité me promouvoir comme chargé de mission auprès de lui ?

Il me restait, en 1988, à passer l'oral avec le directeur de cabinet. Je faisais partie d'une espèce que Paul Hermelin découvrait, et me suis trouvé sous la loupe d'un entomologiste. Je ne sais pas quelle note j'ai eue, en tout cas elle n'était pas éliminatoire. En ma faveur : à la différence de la candidature DGRST 15 ans plus tôt, cette fois-là, j'avais des projets. J'avais pu les mûrir pendant l'époque Devaquet Valade, en travaillant avec Philippe Larédo.

J'avais deux idées : créer l'observatoire des sciences et techniques (OST), créer le comité national d'évaluation de la recherche (CNER). Dans les deux cas, je les ai soumises au Ministre avec l'approbation de Paul, HC m'a suivi, et nous avons mené les projets à leur terme. S'agissait-il de bonnes idées ? Pour l'OST il n'y a aucun doute. Pour le CNER cela reste à voir, il ne faut pas se presser de faire le bilan.

Des souvenirs qui surnagent de ma vie de Cab ? Quelques occasions de complicité avec HC d'abord. Un programme de concert chaudement recommandé (Fauré). Un brouillon d'intervention citant spontanément Roger Caillois, ce qui l'a ravi car il connaissait cet homme via la sphère minéralogique (ce que j'ignorais)

Quelques occasions de gaîté. La célébration artistique de l'anniversaire en octobre 90 avec l'exécution, par la chorale du Cabinet, d'une œuvre de circonstance : des strophes écrites sur la musique de l'homme de Cromagnon.

L'homme de COR, l'homme de NI, l'homme de MONT
L'homme de CORNIMONT, pipom 
L'homme de COR de NIMONT ce n'est pas du bidon l'homme de CORNIMONT.

On a conservé ces strophes ; il y en avait une dans laquelle, chaque année à l'époque du budget, l'homme de C. allait faire son cours au Palais Bourbon.

Une anecdote sur le reformatage du Comité National. François Kourilsky avait reçu mission de compacter les sections, jugées trop nombreuses. Il est judicieux de modifier les périmètres de temps en temps : si on ne le fait pas la communauté scientifique se sclérose en sous communautés, séparées par des barrières de plus en plus difficiles à franchir. Quoi qu'il en soit, François avait du mal, et au ministère aussi nous recevions des remontées d'huile.

J'ai alors composé une liste d'intitulés de section fantaisistes, pour alléger cette atmosphère pesante. J'ai laissé cette liste étourdiment (quoi que..) sur mon bureau ; quelques semaines plus tard François Kourilsky l'a ressortie au Ministre, en remarquant que l'humour ne perdait pas ses droits au CNRS.  Il y a là un mystère de la transmission de l'information entre la Rue Descartes et le CNRS dont je n'ai pas eu ni cherché l'explication.

Quelqu'un aurait-il gardé cette liste ? Le seul intitulé dont je me souvienne, c'est "Antiquités stellaires et galactiques".

Un autre instantané de cette époque : une lettre doit être adressée au Président de la République, certainement à l'occasion d'une nomination à proposer en Conseil, et comme il y a urgence je me mets moi-même au clavier. Hubert Curien me dicte, regarde derrière mon épaule ; arrivé à la formule de politesse, il se tait et me met malicieusement à l'épreuve : saurai-je que dans l'adresse finale l'usage est de mettre "Monsieur le Président de la République" et non "Monsieur le Président" ? Grâce à Marie-Claude et sa connaissance impeccable du protocole,  j'ai su taper la bonne formule.

Des erreurs, au Cabinet, j'en ai commises. Je n'avais pas l'agilité  nécessaire. Exemple: la désignation du conseiller technique pour les sciences biologiques et médicales. J'ai eu au moins la perception que la présence de ce profil était impérative au sein du Cabinet. Ensuite, lorsque le choix s'est circonscrit entre Pierre Tambourin et Jean Loup, j'ai recommandé Pierre.  Pas étonnant : c'est celui qui me ressemblait le plus ! Mais le Ministre a été fort sage de ne pas suivre son conseiller.

J'ai un souvenir contrit de ma mauvaise performance lorsqu'il a fallu assurer l'intérim de Paul pendant ses ennuis de santé. A posteriori, ce n'était pas si difficile : il fallait "surfer", laisser les camarades surfer au mieux et faire leur travail. Je n'ai pas compris cela. Au moins, je l'ai appris.

A la fin de 1990, lorsque Didier Lombard annonce son intention de quitter la fonction de directeur scientifique, je me convaincs que je rendrai mieux service au Ministre et au ministère en le remplaçant, et fais part de cette proposition. A la grande indignation de mon épouse, qui me reproche d'abandonner le Ministre !

Paul estime que c'est plausible. Cependant HC ne se presse pas de prendre la décision. Peut-être se dit-il que mes réactions parfois emportées risquent de créer des tensions ? Peut-être se demande-t-il si j'arriverai à me positionner auprès du Directeur général Christian Bècle ?

La question peut se poser. Christian, quelles que soient ses aptitudes, n'a pas le profil idéal pour assurer cette fonction dans le ministère Curien. Les relations entre la Direction générale et le Cabinet ne sont pas dominées par la confiance. Comment va pouvoir travailler et survivre quelqu'un qui, parachuté du Cabinet, aura le devoir de collaborer directement et loyalement avec Christian ?

J'avais une réponse à cette question, et suis allé l'exposer au Ministre, qui a finalement décidé de me donner ma chance. Mon idée était que le directeur scientifique devait d'abord se définir comme un "chef de bande" : l'animateur des départements scientifiques et techniques. A cet égard, même si Didier Lombard avait analysé très justement les bonnes façons de travailler, j'avais comme chercheur au CNRS et ancien membre des Services plus d'atouts que lui.

Cette idée a fonctionné. L'accueil qui m'a été fait à la Direction générale fut courtois, sans chaleur excessive ; en deux mois, j'avais néanmoins construit un positionnement, qui me permettait d'être loyal avec tous ceux à qui je devais loyauté, et qui contribuait à faire tourner la maison sur un rythme correct et dans une relative sérénité. Une excellente et amicale relation de travail avec Jacques Bravo constituait un atout important.

Paul Hermelin, qui aurait mérité de s'appeler Luke tant il visait et tirait plus vite que son ombre, nous avait quittés pour une aventure (professionnelle) avec celui qu'on commençait juste à appeler DSK, relayé par Christophe qui nous a apporté une remise en phase construite sur la stabilité et la solidité. Le Cabinet a vécu sa vie, avec notamment l'arrivée dans les compétences que j'avais quittées de vrais amis: Michel Aubry puis Claude Détraz.  Enfin la crise inévitable avec Christian B. s'est déclenchée, et Bernard Decomps a pu s'asseoir dans le fauteuil qui, de toute évidence, était fait pour lui.

Fin 91, l'environnement d'ensemble n'était pas aussi favorable que trois ans auparavant. Pourtant, à cette époque, le ministère de la recherche a atteint en ce qui le concerne, sous la direction  de HC, une sorte d'optimum, un âge d'or, où il s'est maintenu jusqu'au printemps de 1993 (et auquel malheureusement il n'est jamais revenu depuis, tant s'en faut). Le 21 rue Descartes était enfin devenu, avec ses 500 habitants, une administration de mission, homogène, harmonieuse, efficace, sans heurts, rayonnante, focalisée sur les tâches qui lui revenaient. Ai-je tendance à enjoliver le passé ? Alors je ne suis pas le seul. Personne, parmi ceux qui étaient présents à cette époque, ne s'en souvient sans nostalgie.

En arrivant à la Direction générale, Bernard apportait son capital d'idées : il nous a ressourcés en suscitant une véritable animation sur la vision stratégique, non seulement au sein de la maison, mais aussi avec les responsables d'organismes.

Lors de la cérémonie du 15 Mars 2005, j'ai trouvé l'expression "vision de forestier", citée par Laurent Fabius, fort heureuse. Je me souviens de l'affaire prioritaire en février 1993, sur laquelle nous travaillions avec le Ministre : modifier l'organisation du CNES afin que le ministère en charge de la défense apparaisse parmi ses tutelles. Passe encore de bâtir, mais planter des décrets d'organisation trois semaines avant de faire les cartons ! Etait-ce une bonne idée ? Il est trop tôt pour répondre, mais personnellement je le crois, et en tout cas c'était une idée forte. L'effort consacré à cette action à long terme, en toute fin de mandature, est un exemple pour l'action politique.

Pendant ces 28 mois dans les services, j'ai bien sûr fréquenté Hubert Curien moins quotidiennement qu'auparavant. Mais j'ai encore eu le bonheur de travailler pour lui, tout le temps, et avec lui de temps en temps.

HC était suprêmement intelligent. Il était passé dans une émission de chansonniers, le dimanche matin ("personne à gratter ?"), et ces derniers avaient publié un livre reprenant leurs émissions en les organisant par catégories d'invités. Hubert Curien figurait parmi les surdoués (il n'y en avait que deux, l'autre étant Giscard d'Estaing).

L'intelligence aide dans ce métier; il existe des situations imprévues où il faut faire face. Je me souviens d'un déjeuner à l'ambassade des Etats-Unis, dans une certaine complicité d'anciens combattants car l'ambassadeur de l'époque s'était battu sur les plages de Normandie. A la fin du repas, l'ambiance est confiante et il sollicite l'opinion du Ministre sur une question qui le taraude depuis longtemps : les fantômes existent-ils ?

Bien sûr, Hubert Curien s'en est sorti superbement et avec pédagogie ; peut-être même que l'ambassadeur a retenu quelques idées sur la limite de la rationalité scientifique.

Mais si on s'arrête là on reste bien loin du compte.

J'avais déjà appris de lui qu'il fallait être courtois et répondre aux lettres. Cependant son attitude vis-à-vis des autres allait bien au-delà de la courtoisie. Pourquoi Hubert Curien était-il un ministre si aimé, et notamment des chercheurs ? Parce qu'il les aimait lui aussi ?

Bien sûr, il estimait ses collègues (surtout les plus brillants, bien sûr !). Mais en même temps il considérait que les chercheurs sont d'autant plus productifs et actifs qu'ils sont heureux dans leur métier, et que donc donner aux personnels de la recherche la possibilité d'être heureux dans leurs métiers faisait partie de sa mission de ministre. Il ne faut pas croire que cette attitude soit universelle : vous trouverez çà et là, y compris en France, et pas seulement à droite de l'échiquier politique, des personnalités qui pensent que les hommes et les femmes produisent d'autant mieux qu'ils sont sous la contrainte et le stress.

Je lui ai soumis un jour cette hypothèse sur son attitude, et plutôt qu'une dénégation violente selon la formule consacrée ("Vous croyez ?"), il a réagi par des expressions qui me conduisent à penser que je n'étais trop loin de la plaque. Peut-être est-ce un des éléments qui expliquent pourquoi il se sentait plus à l'aise avec les équipes de gauche qu'avec celles d'en face.

 J'ai retenu une autre leçon importante d'HC : dans la vie, il arrive bien souvent que (je le cite) : "Quand on ne pousse pas, çà recule". Façon imagée et physicienne de dire que rien ne remplace la persévérance. Et persévérant, HC l'était. Illustration: en 1998 il a fait acter un plan sur 5 ans pour doubler le nombre d'allocations doctorales ; en 1993, le plan était exécuté. Dans la vie politique française, à travers le passage de trois premiers ministres, ce genre de résultat  accompli sur un lustre avec la régularité d'une horloge ne va pas de soi.

J'ai entendu certains, même parmi ses admirateurs (On ne citera pas de nom !), dire que mon ministre n'était pas courageux.  Idée choquante, quand on a en tête son emploi du temps des années 44 et 45.

Ce qui est vrai, c'est qu'il n'avait pas envie de prendre des décisions désagréables pour les autres, et qu'il cherchait à éviter les situations d'affrontement, sachant que la chirurgie ne doit intervenir que lorsque toutes les autres solutions thérapeutiques ont échoué. Mais quand il fallait trancher, il tranchait. Je me souviens de cette période douloureuse de l'année 1992 dans laquelle il fallait que quelqu'un mette un terme à l'aventure de l'avion spatial européen. Personne ne se résolvait à le faire ! Alors cette responsabilité est échue à celui qui était à l'origine du projet.  Et il l'a assumée.

A l'appui de sa ténacité, Hubert Curien maîtrisait, au plus haut point, la perception des marges de manœuvre que lui autorisaient ses responsabilités du moment. Qu'il soit directeur, délégué général, président, ministre, sachant très bien la direction dans laquelle il voulait aller, il discernait avec une précision infaillible, à l'occasion de telle ou telle intervention, négociation… comment faire le chemin le plus long possible dans cette direction sans que çà ne casse.

Je pense par exemple aux négociations budgétaires, mais voici un souvenir à petite échelle. C'était lors de l'installation d'un nouveau vice-président du CSRT (Jean-Pierre Chevillot). Dans de telles circonstances, il y a une liste de trois pages de rites à accomplir : identifier les commissions, désigner les présidents des dites commissions, désigner leurs membres, préciser leur mandat… Normalement, un menu possible pour 3 réunions du Conseil entrelacées de négociations. Mais ce jour-là, HC avait réservé le temps qu'il fallait, et savait qu'il était en situation d'aller bien plus vite que le vice-président nouvellement élu. Alors il a pris la liste et, devant Jean-Pierre ébahi comme nous, le regard pétillant derrière ses demies lunes, il a décliné toutes les actions, suscité tous les volontaires qui étaient bien en peine de refuser... En deux heures, le CSRT était à 100% en ordre de marche.

Au sein du cabinet d'Hubert Curien, je tenais donc un peu le rôle du collègue. Pourquoi ne pas dire que la réalité était plus affective ?  

La différence d'âge aidant, nous nous sentions tous  un peu ses enfants (et nos enfants ses petits-enfants, comme s'en souviennent mes filles !). Plus précisément, j'ai le souvenir d'avoir eu avec le Ministre une relation "avunculaire". Ce lien diffère de celui qu'un disciple entretient avec son maître : pour un disciple, le maître c'est un peu le père, et il arrive que le père soit sévère, ou tout au moins ressenti comme tel. Mais un oncle ?

Pendant cette période, nous avions tous un oncle lointain et tout-puissant qui siégeait, la foudre en main, en son Olympe élyséenne entourée de nuées. Mon oncle de la rue Descartes fréquentait régulièrement celui de la rue du Faubourg Saint-Honoré. Ce privilège quasi divin ne l'avait cependant pas éloigné des hommes ; il était attentif, patient, indulgent.     

Un soir, le ministre évoquait en ma présence ses rapports avec son beau-père, le grand Georges Dumézil, en ces termes : "j'ai été son gendre avec délectation". Tout bien considéré, c'est aussi le mot qui exprime le mieux mon souvenir de mes rapports avec Hubert Curien.

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