28 Novembre 2016

Paul Hermelin

Drôle, parfois caustique.

Tout d'abord un regret, je n'ai connu Hubert Curien que ....ministre ! Mais pas comme professeur (et j'envie ceux qui l'ont fréquenté en cette qualité), ni comme haut fonctionnaire, ni comme père d'Ariane (si j'ose dire..).

Je l'ai rencontré en mai 1988 après la réélection de F. Mitterrand. Gérard Moine avait choisi de réformer les P&T et il avait convaincu son ancien patron de continuer à recruter à Rivoli, Bercy n'existait pas encore. Un rendez-vous, rue Descartes, un samedi matin ; un Ministre délicieux, guère intimidant ; quelques questions mais je connaissais un peu le monde de la recherche ayant sévi au budget sur le BCRD avant 1981. Alors... Il me confirme mon embauche.

La Rue Descartes était joyeuse de retrouver Curien, de voir se recréer le MRT (avec Delphine, on fera plus tard un joli logo - j'ai encore le parapluie blanc orné de celui-ci !) car la confusion avec l'enseignement supérieur y est vue comme un outrage. Et la lettre aux Français... Et les paragraphes sur la recherche! Que d'espoirs !
Notre Ministre était rusé - c'est je crois, avant même son intelligence, la première qualité à laquelle je pense - ; tout le monde dit qu'il était gentil, infiniment gentil, c'était vrai. Il était aussi brillant, mais seulement quand il le voulait, et alors ça fusait sans préavis mais toujours juste dans la cible et chacun se regardait "flabbergasted" comme disent nos voisins d'outre-Manche. N'oublions pas la lucidité, la ténacité –incroyable et bien plus que certains ne l'anticipaient, la pédagogie. Vous l'avez tous écrit et illustré. Mais ajoutons quelque aspérité : il était aussi   merveilleusement élitiste. Car rappelez-vous, il y avait Recherche - et c'est là qu'on retrouvait les égaux
et les amis, et à coté la Technologie qu'il appréciait et savait indispensable mais ce n'était plus le même monde, son monde...


Quand je l'ai poussé à réformer le fameux "Comité National" du CNRS avec pour objectif de réduire le nombre des sections et de bousculer les crocodiles dans leurs marigots, il a commencé par trouver l'exercice amusant :
comment classer la science en 30 boîtes? Depuis Auguste Comte, la taxonomie des sciences est une discipline en soi, et pas la plus ennuyeuse...

Et puis les crocodiles ont commencé de s'agiter: comment vous voulez supprimer la section d'optique? Et tel physicien et ami d'Hubert, dont Philippe Waldteufel retrouvera le nom1, de s'agiter. Et la section de Droit ? Comment imaginer de la fusionner avec celle d'Economie ?

Et les philosophes de se plaindre dans "Le Monde", soutenus par un membre du cabinet de Michel Rocard dont j'ai oublié le nom2.

Paul Hermelin

  • Directeur de cabinet du ministre de 1988 à 1991
  • Actuellement Président Directeur Général de CAP Gemini

 

1 Ou pas

2 Heureuse époque, où il y avait des philosophes au sein du cabinet du Premier ministre

Et les plaintes des agronomes...

Mais le pompon ce furent les historiens, ils avaient "droit" à deux sections; fini les orientalistes ! Mais surtout, où couper l'histoire du monde ? 1453 ? 1492 ? Avant ? Après ? Et voici Le Goff qui exige un déjeuner et le Ministre

m'y traîne. Avec qui? Je ne m'en souviens plus, Aude ? Christian Bècle ? Waldteufel3 ? Et de conclure: quand même Paul, on les dérange avec notre cuisine. Est-ce bien utile ? J'y vais de mes arguments : les sections doivent être rebrassées régulièrement faute de quoi la distribution d'oseille et de séné y devient convenue et étouffe l'innovation.
Mais là j'ai su que j'avais perdu, on était sur le point de brouiller - un peu - les relations entre Hubert Curien et les seules personnes qui aient vraiment valu à ses yeux. Il a fallu lâcher du mou et le nombre des sections après réforme n'était plus si différent d'avant...

A propos de ce petit monde, il fallait l'écouter raconter ses souvenirs des années 50, quand les Joliot et autres Curie gouvernaient la science française. Fontenay aux Roses. Les années de la science "rouge" et aussi celle
d'un groupe qui l'avait impressionné, où régnaient discipline et solidarité et où selon notre Ministre, chacun... avait sa chacune ! Et son regard amusé ! Où l'élitisme ne va-t-il pas se nicher…

Une jolie anecdote : nous sommes au Japon, plus précisément au MITI. Et on lui présente les grands programmes de recherche technologique, l'énergie solaire, la conservation de l'énergie, etc. etc. Et nous voilà sur le pont aux ânes, la supraconductivité. Et Curien de lever le nez : vous ne trouvez pas que vous en faites un peu trop sur YBaCuO ? Tout le monde s'interroge (c'est un mot nippon "I Bah Kuo" ? de quoi il parle ?). Philippe Zeller se remue sur sa chaise, Waldteufel pouffe4, les japonais s'inquiètent... Et diplomatiquement, on passe... Précisons toutefois que les YBaCuO sont les oxydes mixtes d'yttrium, de baryum et de Cuivre.

3 Et le vent du nord les emporte, dans la nuit froide de l'oubli..

4 Ph Z en garde un vif souvenir ; Ph W n'était pas là !

Je parlais de lucidité mais pas toujours car notre Ministre faisait montre d'un mélange de naïveté et de cynisme bien à lui face aux politiques. Le mercredi midi, il revenait du Conseil des Ministres, presque toujours étonné
sinon émerveillé : la culture du Président ! Son intelligence! Mais aussi charmé par la langue de Rocard et son érudition ! Malgré la fidélité de Curien à Laurent Fabius qui l'avait fait Ministre (d'où son acquiescement immédiat malgré vos protestations à l'idée de nommer Christian Bècle à la DGRT..). Comment ne pas aimer le fils d'un Physicien et le père d'un fana space (comme à l'X, il y avait les fana milis). Ils aiment donc le Premier Ministre. Légitimisme de haut fonctionnaire, sans doute un peu. Mais il me demandait de lui décrypter les affrontements permanents entre les fabiusiens et les jospinistes. Jospin contre Bérégovoy. Chevènement contre tout le monde. Et quand Rennes fut venu, il s'en trouva vraiment affligé...

Je pense, comme Philippe Lazar, à la visite du fameux journal scientifique "Nature" et au dîner offert rue Descartes à John Maddox et son étrange acolyte venus "confondre" Jacques Benveniste et sa mémoire de l'eau. Embêté, le Ministre. Le jeu de Nature était clair et la seule question, c'était : comment se comporter face à ces "perfides, évidemment perfides" qui allaient crucifier un collègue qui n'était pas sans mérite mais qui là déconnait un peu, pour que ce ne soit pas tout le monde de la science française qui soit éclaboussé ! Curien aimait ces sciences de la vie qui lui semblaient vibrionnantes, si créatives. Quand il s'est agi de remplacer Serge Feneuille, il a d'emblée dit "Ce sera un biologiste ! C'est maintenant leur tour !". C'était Kourilsky, le vice-Président du CSRT (qui s'était rebellé contre le gouvernement et Devaquet) qu'il avait choisi dans cette discipline montante… parce que Nicole (Le Douarin) ne voudrait jamais…

La vie d'un gouvernement et d'un cabinet, ce sont les bagarres. Pour un rallonge budgétaire (et il ne détestait pas aller au charbon avec les fiches de Denis Plantamp. "Taper" Charasse (d'une rallonge pour Spot 4), pour le pouvoir (Ah le cher "Ministre de l'Espace" Paul Quilès qui l'a rendu chagrin mais qu'il ne détestait pas, avec son conseiller, le cher Jean-Yves Le Gall - "mais vous savez, Paul, ils sont au fond des nôtres..."). Pour le pouvoir encore (C.Bècle/ J.Bravo: match en 5 sets, 6-3 ; 7-5 ; 2-1, nouvelles balles....) Et parfois la science, où l'irruption du Sida avec l'éloquent Jean-Paul Lévy ardemment soutenu par Jean-Loup Salzmann.

Animer, orienter, arbitrer : il a aimé ce rôle. Il aimait réunir tous ses amis-présidents à l'occasion  de ces petits  déjeuners bi mensuels. Encourager. Et parfois dissuader. Et nous l'avons tant aimé dans ces habits de ministre qui lui allaient si bien ! Souhaitons à la science française d'autres Curien. Nous n'en avons connu qu'un seul et ne pouvons l'oublier !

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