28 Novembre 2016

Pierre Potier, Edouard Brézin

Discours de Pierre Potier et Edouard Brézin

Discours d'accueil de Pierre Potier

Académie des sciences/Hommage à Hubert Curien le 14 mars 2005

Madame et votre famille, Monsieur le Chancelier, Madame et Messieurs les premiers Ministres, Mesdames et Messieurs les Ministres, Mes Chers Consœurs et Confrères, Chers Collègues, Chers Amis. Merci d'être venus ici en cette Maison de la Chimie qu'Hubert Curien connaissait bien et aimait beaucoup.

C'est pour nous tous un grand honneur que de présider ou avoir organisé cette journée.

Personnellement je m'en tiendrai donc à des choses qui sont assez personnelles ; beaucoup d'autres que moi viendront ensuite dire quelles ont été leurs expériences avec Hubert Curien. Je l'ai connu, j'étais en culottes courtes, au CNRS, comme chercheur, lui en était le Directeur Général. Et depuis, nous n'avons cessé de nous voir, non seulement pour discuter de problèmes scientifiques ou politico-scientifiques mais aussi de problèmes scientifiques tout court, même dans des matières où il n'était pas spécialisé. Hubert Curien est une figure exceptionnelle dans l'histoire de la France scientifique mais pas seulement. Et ceci explique la qualité de l'auditoire ici, pour cette journée d'hommage.

C'est un Monsieur qui avait, je crois, une courtoisie, une bonhomie, une gentillesse que tout le monde a constatées. Ça ne recouvrait pas nécessairement un consensus mou parce qu'il avait aussi la solidité des pierres des Vosges.

Il y a quelques semaines, je l'ai rencontré. Il venait assez fréquemment à la Maison de la Chimie, en particulier il a pris part au Conseil d'Administration de la Société de Chimie Industrielle, dont le Président est François Guinot, qui préside également l'Académie des Technologies. Je l'avais rencontré et j'avais réussi à le convaincre, sans trop de difficultés, de nous laisser organiser une journée, ou deux journées scientifiques en son honneur, puisque l'année dernière on avait laissé passer son 80ème anniversaire, et qu'on ne souhaitait pas laisser passer le 81ème sans faire quelque chose. Il n'était pas un grand partisan de ces cérémonies mais je lui ai fait valoir un précédent, puisque si en France, on n'a pas fait ce qu'on aurait pu faire pour ses 80 ans, les Suisses l'ont fait par contre, donc il y avait jurisprudence. Il a accepté. Mais malheureusement le destin en a décidé autrement, ce qui n'empêche d'ailleurs qu'on pourrait de toute façon songer, avec certains d'entre vous, à organiser une journée scientifique ou deux en hommage à ses travaux et à tout ce qu'il a fait pour notre pays.

Il y a, s'il peut nous voir de là où il est, quelque chose qui a dû lui faire plaisir récemment. Il s'agit de la réunion du Comité Olympique de Sélection qui s'est tenu à Paris dans des conditions typiquement françaises, avec une certaine agitation dans les rues. Malgré cela, d'après ce qu'on dit, les Français étant tous unis, depuis ce qu'on appelle la gauche à la droite, nous avons, paraît-il, obtenu un résultat excellent, malgré les turpitudes habituelles. Je crois qu'il aurait été content de voir cela. Ce n'est pas la première fois que le pays démontre que quand il est uni, il réussit. Et ça n'est pas la seule... je pense que les Jeux Olympiques, c'est formidable, c'est 5-6-7 milliards de téléspectateurs, etc...

Mais il y a un domaine qui est aussi du domaine français dans toutes ses acceptions, c'est le domaine de l'enseignement et de la recherche. Et si Hubert Curien nous a laissé un message, on en a discuté très souvent, c'est bien celui-là. C'est-à-dire enseignement et recherche ou enseignement plus recherche égale avenir. On attend toujours. Il a fait tout ce qu'il a pu lorsqu'il était ministre.

Je me souviens de cette journée où il nous a annoncé que le Premier Ministre de l'époque, Laurent Fabius, lui  avait demandé de venir s'occuper du portefeuille de la recherche. Et c'était un jour où l'on devait faire une élection au Comité Académique des Applications de la Science (CADAS) qui était comme on dit maintenant, un "spin-off" de l'Académie des sciences, dévoué à la technologie et à l'industrie. Le premier président fut Hubert Curien. Et au bout d'un an donc, il fut appelé par le Premier Ministre de l'époque à occuper ces positions très importantes :  Recherche sans l'enseignement supérieur. Alors il est venu, et il nous a annoncé qu'il devait renoncer à la présidence du CADAS, puisqu'il ne pouvait pas avoir ses fonctions ministérielles et ses fonctions au CADAS en même temps. Donc, on a élu un successeur, qui je crois s'appelait M. Dejou. Il y a eu un vote, et Monsieur Dejou a été élu à l'unanimité moins une voix. Alors à la sortie Hubert Curien me dit "Mais il y en a un qui n'a pas compris."

Je lui dis "si, si, il a compris. C'est moi ! J'ai simplement pensé qu'un coup de chapeau n'était pas inutile."

Ça n'a rien changé bien entendu, alors il a fait comme il faisait souvent "ah bon ?"

Il y avait une autre expression qui étant dans ses lèvres lorsque que quelqu'un venait lui déballer un certain nombre de choses dans lesquelles il ne croyait pas beaucoup. Cela se passait très civilement, c'était "Ah vous croyez ?." C'était le signe du remballage.

Hubert Curien est une grande figure. Je pense qu'il a su non seulement en France favoriser la recherche, mais il l'a fait aussi au niveau européen, et je dirais même presque au niveau mondial. Le CNES, bien entendu, les fusées, mais également le CERN et toute une série de choses, les grands équipements français, européens... C'est quelqu'un qui a fait quelque chose d'extraordinaire. Et c'est bien ce que je voulais dire ; simplement je vais laisser la parole bien entendu à tous ceux qui ont souhaité la prendre.

Je voulais vous remercier, Madame, de l'avoir aidé tout au long de sa vie. Il n'était pas très économe de ses forces, chacun le sait, et il laisse derrière lui un souvenir unique. Ce fut un Grand Monsieur.

Discours d'accueil d'Edouard Brézin

Académie des sciences/Hommage à Hubert Curien le 14 mars 2005

Très chère Madame Curien, Monsieur le Chancelier de l'Institut, Madame et Messieurs les Premiers Ministres, Mesdames et Messieurs les Ministres, Mesdames et Messieurs les Parlementaires, Chères Consœurs, Chers Confrères, Chers amis.

Hubert Curien nous a quittés inopinément alors que nous n'avions pas vraiment perçu combien sa santé, qu'il ne ménageait pas, était fragile, alors que son activité ne s'était nullement ralentie, mais c'est à l'évidence ainsi qu'il avait choisi sa vie.

Il était à Lyon avec notre Académie le 25 janvier dernier pour lancer l'Année Mondiale de la Physique ; le 26 il participait activement à une belle journée scientifique sur la science en Rhône-Alpes à l'École de Chimie-Physique-Électronique de Lyon dont il avait présidé le Conseil jusqu'à la fin 2004. A peine rentré à Paris, il repartait pour Chypre avec notre Confrère Guy Ourisson, car il présidait un conseil qui est chargé d'instaurer un nouvel institut de recherche à Chypre. A peine de retour en France, il devait être emporté au réveil d'une mauvaise nuit dans sa maison de Loury dans le Loiret.

Madame Curien et ses fils ont choisi des obsèques dans le recueillement familial, dans son village natal de Cornimont dans les Vosges. Ils ont souhaité également que l'Académie des sciences, à laquelle il a tant apporté, organise une cérémonie laïque où tous ceux qui, comme nous ici, souhaitent rendre hommage à l'œuvre et à l'action d'Hubert Curien, puissent se rassembler. Aucune salle de l'Institut de France ne pouvait accueillir tous ceux qui ont voulu s'associer à cet hommage. Et si nous l'avons regretté, je veux dire ici notre reconnaissance à notre Confrère Pierre Potier et à la Maison de la Chimie, de nous avoir généreusement ouvert ses portes. De surcroît c'est aussi, pour le moment, la maison de l'Académie des Technologies, à laquelle Hubert Curien était très attaché puisqu'il en fut Membre Fondateur.

Je vais dans un instant donner la parole aux intervenants de cette journée ; il s'agit quelles que soient les fonctions officielles qu'ils occupent ou qu'ils ont occupées, de personnes qui ont connu, de l'intérieur, une ou plusieurs des facettes de l'action d'Hubert Curien, et qui peuvent à la fois parler de son œuvre et de l'homme qu'il a été. Car si nous l'admirions tous et le respections, c'était aussi un homme que nous aimions, car il était attentif, prévenant, ouvert et généreux envers les autres. De plus, il aurait détesté entendre ce que je vous dis, car il était modeste et plein d'un humour léger inimitable.

Les intervenants qui vont se succéder vont évoquer la carrière d'Hubert Curien de manière à peu près chronologique. Je vais donc ici sèchement, à la manière d'un CV, égrener quelques étapes qui vont peu à peu s'éclairer devant vous pour que vous compreniez le déroulement de cette journée. Malheureusement je dois présenter mes excuses à tous ceux qui ont manifesté le désir de s'exprimer. Lorsqu'il y avait déjà 15 ou 16 personnes, nous avons dû interrompre la liste faute de temps, pour simplement évoquer les principales étapes.

Je vous rappelle que Hubert Curien est né à Cornimont dans les Vosges, le 30 octobre 1924, de son père Robert, qui était receveur municipal et de sa mère Berthe Giraud, directrice d'école. Après ses études au collège de Remiremont et au lycée d'Épinal, il vient au lycée Saint-Louis à Paris, mais il n'intègre pas tout de suite les Grandes Écoles ; il rejoint en 1944 le maquis de la Piquante-Pierre. Il en revient en 1945, s'étonne un peu de voir que ses camarades taupins n'ont pas levé le nez de leurs cours, lui prédisent tous la catastrophe, mais il est reçu à l'École normale supérieure et à l'École polytechnique. Il choisit l'École normale, où sous l'influence de son maître, Yves Rocard, il se spécialise dans la cristallographie, la minéralogie mais du point de vue du physicien, du physicien du solide. Agrégé de sciences physiques, docteur ès sciences, il devient, en 1951, maître de conférences, comme on disait à l'époque, aujourd'hui on dirait "Professeur deuxième classe". Il est le plus jeune Professeur français à 27 ans.

Il devient Professeur en 1956 ; il enseigne entre temps à la faculté des sciences de Paris qui s'appelle aujourd'hui Université Pierre et Marie Curie, et à la préparation de l'agrégation de physique à l'École normale supérieure.

En 1966, pour la première fois, il assume des fonctions de responsabilité au CNRS où il est appelé par Pierre Jacquinot qui crée les directions scientifiques des départements. Il devient le premier directeur scientifique des Sciences Physiques, puis Directeur Général du CNRS en 1969, fonctions qu'il assumera jusqu'à 1973.

En 1973, il succède à Pierre Jacquinot, je crois, comme Délégué Général à la Recherche Scientifique et Technique. Pendant 3 ans, il sera Délégué Général, période extraordinaire qui sera sans doute rappelée tout à l'heure.

De 1976 à 1984, il est président du CNES (Centre National d'Études Spatiales), il préside au lancement d'Ariane, aux vols de qualification. Et en 1981 et 1984, tout en dirigeant le CNES, il préside l'Agence Spatiale Européenne.

En 1984, il se voit confier par Laurent Fabius le portefeuille du ministère de la Recherche et de la Technologie, et il fut reconduit aux fonctions de Ministre de la Recherche et de l'Espace en 1988 puis en 1993.

Donc, si je compte bien, après Laurent Fabius, il eut comme Premier Ministre Michel Rocard, Madame Cresson et Pierre Bérégovoy.

En 1993, il fut élu à l'Académie des sciences ; j'y reviendrai s'il me reste une minute tout à l'heure. En 1994, il prend sa retraite d'enseignant, car au cours de toute sa carrière, Hubert Curien, quelles que soient ses fonctions aussi bien ministérielles que d'autres, a assuré ses cours qui étaient pour lui un élément essentiel de sa vie. Et je dois dire qu'il m'a toujours répété de ne jamais interrompre les miens, surtout ne faites pas cette erreur, me disait-il, et jusqu'ici je m'en suis gardé.

Cette même année 1994, il devient président du CERN (Centre Européen de Recherches Nucléaires) ; Robert Aymar nous en parlera tout à l'heure.

Hubert Curien est élu Président de l'Académie des sciences en 2001, et il fait son entrée dans le petit Larousse illustré. Si personne ne vous a cité tout à l'heure sa perception de ce choix du dictionnaire, je vous dirai pourquoi ceci a compté pour lui.

Il a présidé la Fondation Européenne de la Science, le Conseil Scientifique du CERN. Premier Président de l'Académie Nationale de l'Air et de l'Espace, Président élu de l'Academia Europaea en 1994, il présida la Fondation de l'École normale supérieure ; il présidait encore le jury des chaires Biaise Pascal de la Région Ile-de-France, et j'en oublie évidemment une très grande liste, car il a été l'un des plus grands serviteurs de la Science de notre pays tout en étant universitaire.

Sa carrière est exemplaire, et c'est à l'évocation de cette carrière que je vous convie maintenant.