28 Novembre 2016

Jean-Pascal Le Franc

Hubert Curien et l'espace

Des sept vies d’Hubert Curien, je n’en évoquerai à proprement parler que deux : le Président du CNES, et le Ministre de la Recherche, les deux où j’ai eu le privilège de le côtoyer, d’abord au CNES puis de plus près encore à son Cabinet.

Hubert Curien et l’espace, c’est d’abord l’histoire d’une rencontre passionnée. L’espace a probablement donné à Hubert Curien quelques unes de ses plus grandes satisfactions professionnelles, ainsi que ses soucis les plus tenaces.

Il n’était pas possible de le rencontrer, qu’il soit Ministre, Président de l’Académie des Sciences, ou simple citoyen, sans que la conversation vienne sur le spatial et qu’il vous fasse part de ses soucis sur cette Ariane qui, décidément, aura pris beaucoup de place dans sa vie.

Son goût pour le spatial était d’ailleurs si bien connu chez ses interlocuteurs, y compris étrangers, qu’il s’en moquait lui-même. Il aimait raconter la visite d’une personnalité scientifique américaine venue l’entretenir de sujets étrangers au spatial. Cela ne l’empêche pas de l’accueillir en lui disant : « Let’s talk about space » , et de se voir répondre par son visiteur interloqué : « Do we have to take this subject FIRST ? »

Dans l’ensemble du secteur spatial, l’héritage d’Hubert Curien est aussi durable que considérable. Lorsque l’on se replonge dans la vie publique d’Hubert Curien, et son action dans le domaine spatial comme Ministre dans quatre gouvernements différents, on ne peut s’empêcher d’être frappé par sa clairvoyance. Si gouverner, c’est prévoir, il a rempli ses fonctions avec une prescience remarquable. De quoi parlons-nous aujourd’hui dans le spatial ? De la garantie d’accès à l’espace pour l’Europe, de l’espace au service de l’environnement et du changement climatique en particulier, de l’apport du spatial pour la défense, de 2 l’exploration planétaire et enfin de la dimension européenne du spatial.

Plus de vingt ans ont passé depuis la fin des responsabilités gouvernementales d’Hubert Curien, plus de trente ans depuis qu’elles ont commencé, et la politique spatiale française porte la trace durable des impulsions données par Hubert Curien dans tous ces domaines.

Le rôle d’Hubert Curien dans le développement de la politique spatiale en France et en Europe devient véritablement significatif pendant les années où il préside le CNES. Pendant les 7 années de sa présidence, le développement de la politique française est sans égal :

Ariane effectue son 1er vol en décembre 1979
Arianespace est créée
Jean Loup Chrétien est le 1er cosmonaute français en 1982
Le programme d’observation de la terre SPOT démarre
Les premières études sur Ariane 5 sont effectuées
La France participe aux programmes scientifiques de l’ESA avec les projets Giotto et Hipparcos.

Commençons donc avec Ariane, puisque tout le monde sait qu’Hubert Curien est le « père d’Ariane ».

Lorsqu’en juillet 1976, Hubert Curien, qui était alors délégué général à la recherche, est nommé Président du CNES, il arrive dans une période troublée. Ariane, déjà, rencontre des difficultés techniques et financières. A cette époque Hubert Curien rencontre l’administrateur de la NASA avec lequel il a une conversation concernant le programme Ariane ; l’administrateur lui dit : « Votre bidule, c’est ce que nous faisions, nous il y a quinze ans. Ce serait quand même plus astucieux de mettre vos quatre sous dans notre affaire » !!

En France même, la question est posée : tous ces milliards sont-ils bien utilisés ? Le génie d’Hubert Curien, c’est d’avoir entrevu qu’Ariane n’était pas seulement une affirmation d’autonomie européenne, mais qu’elle répondait à un besoin émergent qui ne ferait que croître : être capable d’accomplir des missions nationales, européennes ou internationales de plus en plus nombreuses dans des domaines de plus en plus diversifiés. En un mot, que le spatial allait devenir vital pour nos économies développées, et que la garantie d’accès à l’espace était la 3 condition première de développement de tout ce secteur. Car pour décider d’investir dans l’espace, il faut être sûr de pouvoir y aller.

Le talent d’Hubert Curien, c’est d’avoir travaillé en confiance avec les hommes et les femmes qui ont obtenu cette réussite à force de volonté et d’opiniâtreté, qui ont cru à cette aventure et qui ont su, après avoir effectué les bons choix, convaincre leurs autorités de tutelle et leurs partenaires européens.

C’est le 24 décembre 1979 qu’Ariane apporte leur plus beau cadeau de Noël aux équipes, aux dirigeants et aux politiques qui ont cru en elle. Alors que le dossier technique du lanceur n’en est encore qu’au stade de l’élaboration Hubert Curien plaide dès 1981 auprès du gouvernement français pour la notion de filière et dès cette année là le CNES arrête la configuration du lanceur Ariane 4 ; en janvier 1982 11 pays européens participent au programme de développement dont la maîtrise d’oeuvre est confiée au CNES.

C’est encore sous la Présidence d’Hubert Curien que seront lancées les premières réflexions et études concernant un lanceur lourd susceptible de prendre la suite d’Ariane‐4. ; ce sera Ariane 5, cheval de bataille de l’Europe d’aujourd’hui, extraordinaire succès technologique, industriel et commercial. Avec soixante trois tirs réussis d’affilée, Ariane 5 est désormais le lanceur le plus fiable au monde.

Le caractère stratégique de la garantie d’accès à l’espace constitue une facile transition avec un autre domaine d’utilisation du spatial qui doit beaucoup à Hubert Curien : L’espace au service de la sécurité et de la défense.

Dans ce domaine comme dans les autres, l’impulsion initiale a été donnée par Hubert Curien. En 1993, après un an de négociations initiées par la volonté commune d’Hubert Curien et de Pierre Joxe, en particulier entre le CNES et la DGA (dirigée par Yves Sillard qui avait tant partagé avec Curien comme directeur général du CNES), le ministre de la recherche et de l’espace de l’époque partage la tutelle du CNES avec le ministère de la défense. Cette décision ouvrait (timidement, il faut bien le dire) la porte à une plus grande implication de la défense dans les affaires spatiales et réciproquement.

Les gouvernements successifs, dont certains ont modifié le décret 4 d’organisation du CNES, n’ont pas changé cette disposition, bien au contraire, car tous souhaitent que la défense se serve généreusement des compétences mises à sa disposition par le CNES pour le développement de programmes spatiaux à usage de défense. L’organisation d’une équipe défense au sein du CNES montre l’importance de cette thématique. Car l’analyse d’Hubert Curien, qui n’a fait que prendre de la pertinence avec le temps, est désormais largement partagée. Aux Etats-Unis, les satellites sont les yeux et les oreilles des forces armées, qui ne peuvent plus se passer de l’espace.

J’en viens maintenant à un autre domaine d’importance croissante à l’échelle de notre planète pour lequel l’espace a beaucoup à apporter : l’environnement et le changement climatique. Si les plus grandes décisions à prendre en matière spatiale dans la période de la fin des années quatre‐vingts et du début des années quatre-vingt dix concernaient l’homme dans l’espace, Hubert Curien ne ratait pas une occasion pour mettre l’accent sur l’étude de la planète et de notre environnement.

C’est bien sûr le professeur d’université et le scientifique qui parlait, et relayait les souhaits de ses nombreux collègues, en particulier de René Pellat, qu’il avait nommé à la Présidence du CNES. Mais il avait compris aussi que la magnifique problématique scientifique qui consiste à tenter de modéliser le système « Terre » se doublait d’une demande de plus en plus vivace de la part de différentes communautés utilisatrices, de la météorologie à l’océanographie, en passant par l’aménagement du territoire, le développement urbain, et bien d’autres encore. Et il savait que la demande spatiale serait d’autant plus vive qu’elle s’appuierait sur des besoins exprimés par ces différentes communautés.

Autre domaine, l’exploration planétaire, qu’elle soit robotique ou habitée.

Comme son collègue Paul Quilès avec lequel il a longtemps partagé la tutelle de l’espace, Hubert Curien aimait les vols habités, les spationautes peuvent en témoigner. Qui ne l’a pas entendu dire que l’un des évènements majeur du vingtième siècle avait été les premiers pas de l’homme sur la Lune ?

Comme toujours, il disait ce qu’il pensait (avec sa manière si 5 particulière), avec plus de chaleur encore dans ce domaine, y compris dans ses contacts à très haut niveau, en France comme à l’étranger. Au début des années quatre-vingt dix, le conseiller spatial du premier Président Bush n’a pas du en revenir : lors d’un déjeuner avec le ministre français de l’espace, il n’avait entendu parler que de vols habités vers la Lune et Mars.

Il n’est pas possible d’évoquer Hubert Curien sans parler de l’Europe. Comme par hasard, c’est la même chose avec l’espace : impossible d’en parler sans faire référence à la dimension européenne. L’Europe est donc un sujet qui s’impose.

L’Europe, une autre grande affaire pour Hubert Curien. Avant d’être ministre, ses responsabilités de président du CNES l’avaient conduit à prendre la présidence du Conseil de l’Agence Spatiale Européenne. En tant que Ministre chargé de l’espace, il vécut deux Conseils ministériels de l’ESA : à Rome en 1985, et à Grenade en 1992. Sa priorité absolue dans chacune de ces occasions consistait à préserver la dynamique européenne, à éviter que les divergences d’appréciations entre pays ne l’emportent sur la nécessité d’une oeuvre commune, quand bien même cette oeuvre commune ne répondrait que partiellement aux souhaits purement français, comme ce fut le cas avec les décisions si difficiles à prendre sur Hermès.

Au sein de l’Europe, c’est bien sûr à la qualité du dialogue franco-allemand qu’il était le plus sensible, et il a, directement et personnellement, beaucoup oeuvré pour que soient pris en compte les points de vue et contraintes réelles de l’Allemagne nouvellement réunifiée dans les décisions spatiales de l’Europe. Si l’ESA porte aujourd’hui encore l’ambition spatiale de l’Europe, elle le doit en particulier à Hubert Curien qui l’a aidée à traverser la période de grande difficulté qui a suivi la réunification allemande et qui coïncidait, d’une part avec de sérieuses contraintes budgétaires en Allemagne, et d’autre part avec une dangereuse accumulation de programmes spatiaux européens demandant des moyens quasi‐impossibles à mobiliser.

Le visionnaire qu’était Hubert Curien se doublait d’une réelle capacité d’influence. En conclusion, je voudrais dire quelques mots sur ce dernier aspect de l’action d’Hubert Curien, sa capacité d’influence. Ministre de la société civile, Hubert Curien l’a été dans quatre gouvernements sur une durée cumulée de sept ans. Cette performance ne peut pas être le fruit du hasard. Elle s’explique par la clairvoyance dont j’ai essayé de montrer quelques uns des traits les plus marquants. Elle s’explique aussi par la confiance qu’il avait progressivement fait naître auprès des plus hauts responsables politiques du pays.

J’ai entendu Pierre Joxe, lui aussi fervent défenseur du spatial, publiquement déclarer à son propos : « Hubert fait partie des rares membres du gouvernement qui sont écoutés. Certains sont seulement entendus. D’autres ne sont ni écoutés, ni entendus. »

Sa méthode n’y était pas pour rien. L’extraordinaire qualité d’écoute dont il faisait preuve, et qui n’excluait pas un sens critique développé, lui permettait de ne rien laisser échapper. Sa disponibilité était sidérante : ministre, il n’a jamais cessé de faire ses cours à Jussieu et de présider des jurys de thèse, une source de plaisirs intellectuels, mais aussi une mine d’informations sur les préoccupations de toutes natures du monde de la recherche. Connaissez-vous beaucoup de ministres dont on trouve le numéro de téléphone dans l’annuaire ? Cela ne devait pas présenter que des avantages pour Madame Curien !

Tout cela lui procurait l’énorme avantage de savoir bien des choses avant tout le monde et d’en évaluer les conséquences avec ses pairs : que de discussions avec ses collègues et amis de l’Académie des Sciences, notamment avec Jacques-Louis Lions qui lui avait succédé à la Présidence du CNES et qu’il respectait particulièrement.

Je laisserai les mots de la fin à Hubert Curien lui-même, à une citation dans laquelle je suis sûr que vous le retrouverez tous : « Mon discours est trop plein de nuances pour qu’il soit très efficace, mais si c’était le contraire, il le serait encore moins ».

 Jean-Pascal Le Franc

  •  Conseiller technique au Cabinet du Professeur Hubert Curien (1989)
  • Actuellement Directeur de la Programmation, de l’International et de la Qualité du CNES

 

 

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