28 Novembre 2016

Dominique Ferriot

Hubert Curien 1924-2005

Hubert Curien nous a quittés le 6 février 2005. Il avait 80 ans. Au cours de l’Hommage qui lui a été rendu le 14 mars par ses confrères de l’Académie des Sciences dont il fut le Président, les personnalités se sont succédées pour porter témoignage de ses qualités exceptionnelles et de l’œuvre accomplie par un homme unanimement apprécié et admiré.

Né le 30 octobre 1924 à Cornimont dans les Vosges, Hubert Curien est d’abord un enfant de l’école de la République. Brillant élève mais aussi homme courageux, il s’engage dans la Résistance avant de retrouver l’Ecole Normale Supérieure et de devenir très jeune Professeur à l’Université. Ce métier d’enseignant il l’exercera toute sa vie avec bonheur et passion et ses nombreux élèves ont perdu un bon maître comme il se plaisait à appeler les formateurs que lui même appréciait. Chercheur, cristallographe, on doit à Hubert Curien la découverte d’une nouvelle structure cristalline du gallium et l’homme de laboratoire préférera toujours ce territoire de la recherche aux circonscriptions électorales que plus tard on lui proposera d’arpenter. La carrière d’Hubert Curien prend un tournant décisif en 1966 lorsqu’il entre au CNRS en tant que directeur du département de physique. Il sera directeur général de ce grand organisme de recherche de 1969 à 1973 puis Délégué Général à la Recherche Scientifique et Technique. Chargée de mission auprès du Délégué Général en 1975 pour la communication et la popularisation des sciences j’ai pu apprécier à quel point il savait faire confiance et guider ses collaborateurs tout en leur laissant la liberté d’initiative sans laquelle aucune œuvre commune n’est possible. Hubert Curien avait ce talent peu fréquent finalement d’entraîner l’adhésion plutôt que d’imposer et tout en ayant clairement l’idée de la direction qu’il voulait prendre il laissait les décisions naître de réunions collectives comme si elles étaient le produit d’idées venues à d’autres que lui. Ainsi , nommé Président du Centre National d’Etudes Spatiales en 1976, il deviendra le père de la fusée Ariane et au delà de l’Europe spatiale qui doit tant à ses intuitions mais aussi à sa persévérance et à son enthousiasme. Le 24 décembre 1979 restera pour lui un moment formidable lorsque la première Ariane s’élève enfin dans le ciel de Guyane ; tous ceux qui l’ont accompagné à Kourou pour tant d’autres lancements savent à quel point il était heureux parmi les siens et au cœur de cette aventure spatiale dont il fut l’un des acteurs principaux. Premier Président de l’Agence spatiale européenne de 1979 à 1984, Hubert Curien renforcera notamment les liens de coopération avec les Soviétiques et fera partager sa foi en l’Europe des sciences et des hommes.

En 1984 Laurent Fabius l’appelle au gouvernement et lui confie un ministère de plein exercice celui de la Recherche et de la Technologie. Ministre, Hubert Curien saura , sous quatre gouvernements successifs, imposer sa fermeté souriante et faire bénéficier la communauté scientifique d’un prestige et de moyens qui ne lui seront pas toujours conservés par la suite. Mais pour Hubert Curien il ne suffisait pas d’être le ministre des chercheurs et des découvreurs, il voulait faire partager ce savoir et ses convictions à tous les esprits curieux et l’un de ses grands chantiers sera le développement d’une meilleure culture scientifique et technique dans notre pays. Pour la première fois et pour peu d’années hélas le Ministère de la Recherche est doté d’une Direction de la culture scientifique et technique ; citoyen-chercheur, le Ministre lance un Programme mobilisateur “ Culture scientifique et technique ” qui, à travers de nombreuses initiatives ( 1000 classes, 1000 chercheurs, Passeport pour la Recherche) entend rapprocher Science et Société et favoriser les rencontres, notamment avec les jeunes. En 1992, la “ Fête de la Science ” prendra sa place dans le paysage institutionnel mais surtout parmi les actions de terrain qu’inlassablement Hubert Curien avait contribué à faire naître et à encourager dans toutes les régions.

En 1981 c’est tout naturellement que ces acteurs de terrain font appel à lui pour favoriser la création d’une Association nationale pour les musées et les centres de culture scientifique, technique et industrielle. Président de l’Assemblée Générale constitutive de l’AMCSTI, Hubert Curien avait su, au cours d’une réunion qui reste dans les mémoires de tous les pionniers de cette aventure collective, faire naître une Association qui était au cœur de débats passionnés tant, à l’époque, la création de la future Cité des Sciences et de l’Industrie à la Villette n’allait pas de soi. Fervent défenseur du Palais de la découverte mais aussi des centres de culture scientifique et technique en région comme l’Espace des Sciences à Rennes, Hubert Curien est une figure marquante pour tous les professionnels de musées. Devenu Président du Jury des Diderot, prix de l’initiative culturelle décernés par l’AMCSTI, Hubert Curien marquait également l’importance qu’il attachait à la communication en technologie en présidant le Comité d’orientation du Prix Roberval, créé par l’Université de Technologie de Compiègne à laquelle il restait toujours fidèlement attaché.

En 1991, le ministre Hubert Curien préside au CNAM le Colloque scientifique “ Renaissance d’un Musée ” qui est un moment décisif pour le projet de rénovation du musée des arts et métiers proposé par notre équipe et validé par le Comité scientifique du Musée dont la présidence à été confiée à Pierre Piganiol. Plus tard, Hubert Curien deviendra membre du Conseil d’administration de l’Association des Amis du Musée marquant ainsi son attachement à notre établissement et au cœur de celui-ci à une collection qui révèle tant de l’ingéniosité des premiers découvreurs dont les créations peuplent les galeries du musée, un musée vivant qui permet toujours à travers l’observation attentive des “ bons modèles ” de “ voir à plus longue distance ” comme le voulait l’abbé Grégoire, fondateur du Conservatoire.

Esprit éclairé, attentif et volontaire, observateur infatigable et expert exigeant, Hubert Curien était un ami pour nombre de ses collègues et pour ses collaborateurs fidèles. Parmi eux ses confrères à l’Académie des technologies à la création de laquelle il a contribué de façon décisive. Il était avec ses collègues en ce début de l’année 2005 pour participer au lancement de l’Année mondiale de la Physique. La disparition brutale d’Hubert Curien nous laisse désemparés et orphelins. A sa famille nous voulons redire notre peine mais aussi exprimer ce sentiment très fort de reconnaissance qui anime et réunit tous ceux qui ont eu la chance de travailler aux côtés d’Hubert Curien. Merci, Monsieur le ministre, pour cet exemple de probité, de générosité et d’excellence que vous nous avez constamment donné avec cette gentillesse et cet humour dont témoigne bien votre sourire dont nous gardons vivant le souvenir.

Dominique Ferriot

  • Conseillére pour les affaires régionales au cabinet d'Hubert Curien
  • Directrice de la Culture scientifique et technique au Ministère de la Recherche
  • Directrice du Musée des Arts et métiers
  • Actuellement professeur des universités

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