28 Novembre 2016

Jean-Claude Pecker

Hubert Curien et la culture scientifique et technique

Hubert Curien, d’abord, fut mon camarade. Depuis le jour où je fis son discours d’accueil en 1944, lors de la cérémonie du « méga », à l’École normale supérieure, nous sommes restés en termes de camaraderie, puis bientôt d’amitié, d’une amitié qui s’est encore renforcée lorsqu’Hubert s’est marié avec Perrine Dumézil, qui avait commencé sa vie d’astrophysicienne à peu près en même temps que moi, à l’Institut d’Astrophysique de Paris (IAP), dans les groupes amis de Chalonge et de Schatzman.

Le temps passa. Après une carrière de recherche et d’enseignement, Hubert Curien occupa de hautes fonctions: la Direction générale du CNRS, de 1969 à 1973, la Présidence du CNES, de 1976 à 1984, celle de l’Agence spatiale européenne de 1979 à 1984… Pendant cette période, je n’ai pas perdu le contact avec Hubert Curien. À plusieurs reprises, j‘ai sollicité son aide; c’est ainsi grâce à lui que l’Observatoire de Paris a été doté assez tôt d’un gros ordinateur IBM ; c’est aussi grâce à lui que la France a pu participer activement au financement du VLT de l’ESO au Chili.

L’intérêt du gouvernement pour la recherche scientifique date, il est bon de le rappeler, du gouvernement de Front populaire (1936-37) dont furent sous-secrétaires d’État à la Recherche, successivement, Irène Joliot-Curie et surtout Jean Perrin qui, en plus du CNRS , et de ses Instituts, dont l’Observatoire de Haute-Provence, initia aussi un véritable mouvement de diffusion et de popularisation de la science, autour, notamment, du Palais de la Découverte.

Si la recherche fut ensuite presque toujours confiée à un secrétaire d’État, voire à un ministre, les intérêts du ministère ne se portèrent plus guère vers la diffusion de la recherche mais plutôt en priorité vers son développement. C’est sous l’influence de Pierre Aigrain, que le président Giscard d’Estaing décida la création de la Cité des Sciences et de l’Industrie (CSI), à la porte de La Villette, à Paris. Sous la houlette du président Paul Delouvrier, le choix fut fait du projet architectural, puis du programme scientifique de la Cité. C’est François Mitterrand, qui décida, in fine, des détails architecturaux, le Ministre de la recherche et de l’industrie étant alors Jean-Pierre Chevènement qui démissionna bientôt de cette charge. Hubert Curien succède en juillet 1984 à Jean-Pierre Chevènement comme Ministre de la Recherche et de la Technologie dans le gouvernement de Laurent Fabius. L’inauguration de la Cité ne se fera qu’en 1986. C’est alors Hubert Curien qui est encore, pour quelques jours, à la tête du Ministère, qui inaugure la CSI.

La CSI n’est que le premier maillon d’une politique cohérente et ouverte de la diffusion des progrès scientifiques et techniques. Dans le but de poursuivre cette action, Hubert Curien crée dès 1985, un organisme interministériel, ouvert et consultatif, le « Programme mobilisateur de culture scientifique et technique », mis en œuvre par une commission interministérielle. Il faut noter que le caractère interministériel de cette commission fut essentiel à son action. La culture scientifique est une partie intégrante de la culture, et ce point de vue fut adopté facilement par Jack Lang, alors Ministre de la culture. On peut regretter que les successeurs de Jack Lang aient oublié ce principe.

J’ai eu le grand honneur (et le grand plaisir aussi !) de participer directement à cette aventure. J’avais été membre de la commission d’architecture de la CSI de La Villette, puis président à deux reprises de la commission des programmes de la CSI, le COMIST. C’est donc tout naturellement, qu’Hubert Curien me demanda de présider une commission chargée de mettre en œuvre le Programme mobilisateur de culture scientifique et technique ; je l’ai présidée jusqu’à ce que la première cohabitation, le Ministre étant alors Jacques Valade (qui avait succédé à Alain Devaquet), me contraigne à interrompre cette présidence. Jean-Marc Lévy-Leblond (qui avait été vice-président de cette commission) en devint naturellement le président.

Cette commission fit en vérité une œuvre remarquable, en créant en province de nombreux centres de culture scientifique et technique (CCST), des planétariums…, et en développant toutes les actions d’ouverture, vers le public le plus large, et plus particulièrement vers la jeunesse, de la culture scientifique. La coopération entre les trois ministères intéressés (Recherche, Culture, Jeunesse) et bien sûr le Ministère de l’Education nationale, fut un atout essentiel de ces avancées. Je me souviens du rôle très efficace dans cette commission de Marie-Noëlle Favier et de Dominique Ferriot, pour le Ministère de la recherche, de Jean-Pierre Dalbéra, qui représentait le Ministère de la culture dans cette commission, ou d’Yves Deforge, du Ministère de l’Education nationale. Le responsable de cet essor collectif fut, sans aucune contestation, le Ministre, Hubert Curien, dont l’équanimité, l’audace et la bienveillance étaient appréciées de tous.

En 1988, Hubert Curien revient au ministère de la Recherche. De cette période, en matière de diffusion de la culture scientifique, je me souviens essentiellement du lancement puis de la pérennité qui s'installe de la Science en fête.

L’histoire de mes relations avec la politique d’Hubert Curien ne s’arrête pas là. Ce fut d’abord la création de l’Academia Europaea (1988), fondée par un petit nombre de scientifiques européens, principalement Arnold Bergen, David Magnusson et Hubert Curien. Sur la proposition de ce dernier j’en fus élu membre puis vice-président, une fonction que j’ai occupée pendant quelques années. L’Academia Europaea est une institution indépendante qui comporte des commissions spécialisées et se réunit une fois par an en assemblée générale. Ses membres sont élus et très correctement représentatifs des diverses disciplines de la science.

Plus tard, ce fut le lancement en août 1989 de la fusée Ariane, porteuse du satellite Hipparcos, qui emmenait dans l’espace un télescope d’astronomie fondamentale et qui fut un grand succès. À son invitation, j’accompagnais Hubert Curien et les équipes responsables à l’occasion de ce lancement. Souvenirs d’un voyage trop bref en Concorde, pendant lequel j’eus l’occasion de bavarder avec Hubert de tout et de rien - mais surtout de l’avenir de la recherche spatiale. Le lancement fut une réussite complète, un magnifique feu d’artifice, et la visite de L’île du Diable un rappel émouvant du passé.

Un peu plus tard, après le décès de ma femme, j’ai traversé une période fort difficile difficile. Je m’étais abonné à une télé-assistance pour le cas où j’aurais un malaise ou une blessure. Trois personnes disposaient des clés de mon appartement et devaient être contactées en cas de difficultés. Cela arriva un jour. Au retour d’une réunion en ville, la tête me tourna, le plafond défilait sans trêve. J’ai appelé l’association de télé-assistance. Dans les dix minutes, Hubert Curien (l’une des trois personnes habilitées) était chez moi, - avant le médecin. Il resta toute l’après-midi et là encore, ma crise passée, nous avons brassé beaucoup d’idées et ressenti beaucoup d’amitié. Une amitié, qui plus encore que nos intérêts communs pour la diffusion et la popularisation de la science, reste pour moi un souvenir émouvant.

Jean-Claude Pecker

  • Astrophysicien, membre de l'institut, Professeur émérite au collège de France
  • Président du comité d'installation de la cité des sciences et des techniques à la villette

 

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