28 Novembre 2016

Claude Détraz

Création du GIP pour la recherche polaire

Dans les premiers mois de 1991, Hubert Curien avait souhaité mettre de la cohérence dans les recherches qui se déroulaient autour des deux Pôles. Nombreux y étaient les acteurs, souvent dotés d'une notoriété importante alimentée par les récits de leurs aventures dans les longues nuits polaires. Pour les réunir au sein d'un même organisme, il y avait  de légitimes susceptibilités à ménager.

Plus difficile encore était la recherche d'un accord entre les différents ministères concernés dont l'adhésion était indispensable pour la mise en place de ce Groupement d'Intérêt Public dont nul ne discutait le principe. Conseiller technique assez novice, je m'efforçais de faire avancer ce dossier dont j'avais la charge, entre le nécessaire respect des prérogatives des DOM-TOM et la méfiance pavlovienne de Bercy devant l'émergence, forcément coûteuse, d'un nouvel organisme (ce fut l'occasion de rencontrer Christophe Desprez dans son rôle de gardien des finances de l'Etat, et de mesurer un peu plus tard, quand il devint le Directeur de cabinet de notre Ministre, la remarquable capacité d'adaptation de nos meilleurs cadres publics). Je découvrais aussi le poids de la Présidence. Quand mon ami Jean Audouze eut dit, dans un comité interministériel à Matignon, "l'Elysée est favorable à cette idée", les choses devinrent beaucoup plus simples, et je n'y étais pas pour grand-chose.

Tout était donc bien engagé lorsqu'une nouvelle inquiétante nous arriva Rue Descartes. Tout au bout du Pacifique, à Bora-Bora, Paul-Emile Victor avait réalisé que cette affaire allait faire disparaître un des acteurs historiques de la recherche polaire, les Expéditions qui portaient son nom. Troquant son paréo pour un costume, il vint à Paris, très remonté selon les meilleures sources. Il avait demandé à rencontrer le Ministre. Son rendez-vous était prévu pour le mardi matin, et une longue interview qu'il donna au Journal du Dimanche, paru deux jours avant, ne laissa aucun doute sur la vigueur de son opposition. Il était vraiment remonté.

C'est moi qui devais l'accueillir dans le salon adjacent au bureau du Ministre avant que celui-ci nous rejoigne. Je n'en menais pas large. Je l'accueillis du mieux que je pus et je ne me souviens pas de ce qui put nourrir notre brève conversation. Sans doute essayai-je laborieusement de vanter les mérites du GIP, l'avenir extraordinaire qu'il ouvrait à la recherche, l'espérance d'un prolongement glorieux de son œuvre. Que sais-je? Je me souviens d'avoir eu l'impression de m'enfoncer, et le regard bleu fixé sur moi, le beau visage de PEV (j'avais appris à l'appeler par son nom) ne montrait aucun signe d'apaisement et encore moins d'acquiescement.

La porte du bureau s'ouvrit. Hubert Curien se dirigea vers son hôte, avec ce sourire bienveillant que lui connaissent tous ceux qui ont eu la chance de travailler à ses côtés. Il tendit les bras: "Comment allez-vous, Maître?". Une conversation s'engagea qui n'avait plus rien à voir avec le soliloque en forme de plaidoyer qu'en bon petit soldat j'avais essayé de développer. C'était le dialogue de deux hommes de science, un échange empli de respect et de bonne volonté réciproque. Paul-Emile Victor était tout sourire en quittant le Ministre, et le GIP se fit bien sûr.

J'ai souvent repensé à cette scène. Pour moi elle illustre ce qui fit toute la force et le charme d'Hubert Curien dans ses difficiles fonctions: un vrai respect, une vraie sympathie, profonde et fraternelle, pour ses "chers collègues" se conjuguaient à une capacité tactique exceptionnelle, nourrie, j'imagine, par la longue expérience des directions d'organismes qu'il avait exercées. Il avait dit "Maître" à partir d'une véritable admiration, tout en sachant que c'était une entrée en matière certainement efficace. J'ai rencontré des dirigeants dont la clairvoyance et l'efficacité m'impressionnaient, mais je n'ai connu qu'Hubert Curien pour avoir mis dans ce talent-là tant d'humaine conviction, pour avoir marié autorité et bienveillance avec autant de sincérité et de naturel.

Claude Detraz

  • ENS
  • Directeur de l'IN2P3 (institut national de physique des particules) 1962- 1982
  • Directeur du GANIL (grand accélérateur national d'ions lourds) 1982- 1990
  • Conseiller scientifique au cabinet d'Hubert Curien 1991- 1992
  • Conseiller Technique au CERN 1993

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