23 Novembre 2016

Biographie

Hubert CURIEN Eléments de biographie, réunis par Bernard Decomps et Marie-Claude Ledur.

Hubert Curien est né en 1924  à Cornimont, dans les Vosges. Dès l’enfance il cultive la culture de l’observation, enseignée par sa mère, institutrice, et fait de brillantes études. En 1944 il les interrompt pour rejoindre le maquis vosgien. Il parlera peu, mais toujours avec émotion, de cette période dont un jeune sur deux engagé comme lui n’est jamais revenu. Son engagement et son courage lui vaudront la médaille militaire.

Ayant ensuite repris ses études, il est admis à l'Ecole Normale Supérieure de La rue d’Ulm ; c’est là qu’il rencontre Perrine, fille de Georges Dumézil. Ce dernier était un linguiste et philologue de renommée mondiale, que son gendre  appréciait énormément.  Perrine et Hubert auront trois fils :

  • Nicolas,  polytechnicien, professeur émérite au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM) et membre de l'Académie des technologies ;
  • Christophe,  artiste-peintre ;
  • Pierre-Louis, normalien, informaticien théoricien,  directeur de recherche au CNRS.

Hubert Curien entreprend un parcours universitaire en cristallographie. Il joue un rôle pionnier en initiant en France l’analyse des cristaux par la diffraction des rayons X.

Sa carrière de grand administrateur de la recherche prend un tour décisif  en 1966, lorsqu’il est nommé, directeur du département de physique au CNRS dont il devient Directeur Général de 1969 à 1973. La période est difficile dans la vie de l’organisme après le bouillonnement de mai 68. Sa finesse d’analyse, son écoute des chercheurs,  son esprit de synthèse  permettent à Hubert Curien de mettre en œuvre de nouvelles lignes d’action : il développe le concept créé par son prédécesseur de laboratoires associés du CNRS et des universités ; il favorise la connivence avec la recherche industrielle.

Il ouvre le CNRS aux coopérations avec les laboratoires étrangers : plus de cinquante accords bilatéraux seront signés dont les précurseurs sont les accords avec la Royal Society (Royaume Uni) et les organismes allemands de recherche. Il initie des relations avec des pays à fort potentiel scientifique mais réputés d’abords plus difficiles tels que l’URSS, Israël et le Japon.

En 1973, à l’issue de son mandat au CNRS, il est nommé pour 3 ans, Délégué général à la Recherche Scientifique et Technique (DGRST). Il crée les bourses DGRST (futures allocations doctorales).

Fidèle à son attachement à la construction de l’Europe de la Science, il est à l’origine de la création de la Fondation Européenne de la Science (ESF) qui, pour la première fois, crée en 1974 un forum de rencontre entre les organismes de recherche européens. Il est vrai qu’Hubert Curien est parfaitement trilingue, le français, l’anglais et l’allemand. Il adore animer de grands forums en passant d’une langue à l’autre. Sa maitrise de l’allemand saura séduire les germanistes. Dès cette époque, il préconise des accords internationaux pour la création de grands équipements : le grand télescope d’Hawaï (Etats Unis, Canada, France) est l’un des premiers bénéficiaires d’une participation de la France dans un investissement scientifique à l’étranger. Bien d’autres suivront par la suite, notamment le grand synchrotron européen ESRF de Grenoble.

En 1976, Hubert Curien est nommé Président du Centre National d’Etudes Spatiales (CNES) ; là encore le Centre est en crise et manque de crédits. Le nouveau Président  sait faire renaître la confiance et fait prendre au gouvernement des décisions porteuses d’avenir.

Elles aboutiront le 24 décembre 1979 au lancement réussi de la première fusée Ariane. Les  lancements se multiplient, notamment pour satisfaire les besoins croissants en satellites de télécommunications en orbite géostationnaire.

p14902.jpg
Annonce officielle de la réussite du lancement L01 en salle Jupiter. De gauche à droite : Un journaliste de FR-3, Orye, chef du Département Ariane à l'ESA, Hubert Curien, président du CNES, Frédéric d'Allest, directeur des Lanceurs du CNES, Yves Sillard, directeur général du CNES, Roger Vignelles, chef de la Division Ariane du CNES, Vienne, directeur du Centre Spatial Guyanais, Créola, président du Program Board Ariane à l'ESA. Crédits : Crédits : SYGMA/NOGUES Alain, 1979

Hubert Curien est le père de l’Europe spatiale et sera le premier Président de l’Agence Spatiale Européenne de 1979 à 1984.

Entre temps, sous l’impulsion de Jean-Pierre Chevênement, le domaine de la recherche et de la technologie devient en 1981 une grande cause nationale. Les Présidents et Directeurs d’organismes acquièrent une notoriété nouvelle.

En 1984 Laurent Fabius, alors Premier Ministre, impressionné sans doute par l’estime dont jouit Hubert Curien parmi ses pairs et par l’attachement que lui porte la communauté scientifique, l’appelle au gouvernement ; il sera Ministre de la recherche et de la technologie, un ministère de plein exercice. Il sera nommé à nouveau Ministre dans les gouvernements Rocard, Cresson, Bérégovoy de 1988 à 1993. Entre ces deux mandats, en 1988, il préside le comité de soutien à la candidature de François Mitterrand.

Dès 1984, il opère un premier doublement du nombre de le contrats doctoraux, suivi en 1998, quand il reprendra les rênes du ministère, d’un second doublement qui s’accompagne d’une revalorisation des allocations et d’un allongement de leur durée moyenne qui passe progressivement de 2 à 3 ans.

 

Toujours fidèle à sa vision européenne de la Recherche et au développement de la technologique pour laquelle il crée une direction au ministère, il participe au lancement du programme EUREKA. Ce programme apporte un financement à des projets engagés par une entreprise et un laboratoire relevant de pays différents. Les projets retenus sont soumis à un comité qui donne son approbation après avis des services compétents des différents ministères concernés. Le programme existe toujours. EUREKA réunissait 20 pays en 2005, 34 en 2016. Depuis 2007, le siège d'EUREKA est accueilli par la Commission Européenne à Bruxelles.

Le Ministre lance un programme mobilisateur pour la culture scientifique et technique. Il invite les organismes de recherche à développer les actions de communication de la Science notamment vers le jeune public : passeport pour la Recherche, 1000 classes/ 1000 chercheurs. Il encourage la création de centres régionaux pour la culture scientifique, technique et industrielle (les CCSTI) pour diffuser son intérêt auprès de différents publics. Il n’hésite pas à donner de sa personne et mobilise ses talents d’extraordinaire "conteur de la science". Désormais, les journées européennes Hubert Curien de Nancy (2012, 2015) en sont directement issues.

À son retour au ministère en 1988, il engage une série de grands Colloques Nationaux de prospective qui vont se dérouler dans différentes villes (Strasbourg, Bordeaux, Paris, Lyon) pour réunir diverses communautés scientifiques afin d'explorer les voies d'avenir : "la Terre notre planète, voir, mesurer modéliser", "la géographie", "science et droit", "sciences de la cognition", "systèmes moléculaires organisés", "gérer les ressources technologiques".

En 1991, sous l’impulsion d’Edith Cresson et avec l’appui du CNRS et de l’INSERM, il lance une opération de déconcentration de la recherche en incitant des chercheurs d’excellence et des équipes parisiennes à s’implanter dans différentes Régions pour apporter du sang neuf en restant attachés à leur organisme : une opération considérable – la première de ce type en France - qui mobilise près de 5% des chercheurs publics.

En 1992, c’est la première manifestation nationale de "la Science en Fête" qui va devenir un peu plus tard "la Fête de la Science". Les laboratoires sont invités à ouvrir leurs portes et montrer les chercheurs en action : il s’agit de faire partager les joies de la découverte avec tous les citoyens  et plus particulièrement les jeunes.

Dans le domaine médical, il lance notamment le programme génome humain et fonde l’agence nationale de recherche sur le sida. Il permet à l’AFM de lancer le Téléthon et soutient par la suite ses actions. Il lance la coordination des recherches sur la vache folle.

Au Parlement, il engage plusieurs chantiers à "hauts risques", notamment avec une Loi sur l’éthique médicale et une autre Loi sur "l’enfouissement des déchets radioactifs à durée de vie longue".

Après son départ du Ministère, il est élu président du Conseil du  CERN à Genève en 1994. Ses talents de conciliateur vont permettre d’obtenir des financements en provenance du monde entier, ce qui permettra de réaliser d'un seul jet le grand collisionneur LHC indispensable aux progrès de la physique des hautes énergies. 15 ans plus tard, la détection du boson de Higgs illustrera avec éclat la réussite de l'entreprise.

Il est élu à l'académie des sciences en 1993, puis porté à sa présidence en 2001

En guise de conclusion :

C’est avec le recul du temps – souvent vingt ans ou plus – que le grand public mesure l’actualité des suites des initiatives qu’Hubert Curien a fait prendre à la communauté scientifique française et, en particulier, de son désenclavement de la recherche hexagonale.

Pour ses collaborateurs, c’est son humanisme, son écoute des autres, sa vision européenne et mondiale de la science et sa ténacité pour atteindre ses objectifs qui prend le pas.

C’est son témoignage qu’il convient de mettre en exergue : Hubert Curien, sans doute marqué par son passé de maquisard, était un vrai démocrate préoccupé par la responsabilité sociale des scientifiques :

la science, si elle est un puissant levier de croissance économique doit également garantir la prééminence des fondements universels : la liberté de penser et la solidarité qui sont les moteurs de la Démocratie.

Quant au Ministre lui-même, écoutons son propos :

Je voudrais revenir sur Terre un instant, dans mille ans, juste le temps de voir ce que trente générations de savants auront su découvrir et ce que les hommes de science seront en humeur de dire.